De l'Amour et du Hasard

Publié le par Sidérale


Le jeu de l'amour et du hasard- Marivaux
(texte intégral, lien ci-dessous)


http://www.bacdefrancais.net/amour-integrale.htm


« DORANTE
Eh bien, Lisette, par tout ce que vous avez de plus cher au monde, instruisez-moi de ce
qui en est, je vous en conjure.

SILVIA
Instruire un homme qui part !

DORANTE
Je ne partirai point

SILVIA
Laissez-moi, tenez, si vous m'aimez, ne m'interrogez point ; vous ne craignez que mon
indifférence et vous êtes trop heureux que je me taise. Que vous importent mes
sentiments ?

DORANTE
Ce qu'ils m'importent, Lisette ? Peux-tu douter encore que je ne t'adore ?

SILVIA
Non, et vous me le répétez si souvent que je vous crois ; mais pourquoi m'en persuadez-
vous, que voulez-vous que je fasse de cette pensée-là Monsieur ? Je vais vous parler à
coeur ouvert, vous m'aimez, mais votre amour n'est pas une chose bien sérieuse pour
vous, que de ressources n'avez-vous pas pour vous en défaire ! La distance qu'il y a de
vous à moi, mille objets que vous allez trouver sur votre chemin, l'envie qu'on aura de
vous rendre sensible, les amusements d'un homme de votre condition, tout va vous ôter
cet amour dont vous m'entretenez impitoyablement, vous en rirez peut-être au sortir
d'ici, et vous aurez raison ; mais moi, Monsieur, si je m'en ressouviens, comme j'en ai
peur, s'il m'a frappée, quel secours aurai-je contre l'impression qu'il m'aura faite ? Qui
est-ce qui me dédommagera de votre perte ? Qui voulez-vous que mon coeur mette à
votre place ? Savez-vous bien que si je vous aimais, tout ce qu'il y a de plus grand dans
le monde ne me toucherait plus ? Jugez donc de l'état où je resterais, ayez la générosité
de me cacher votre amour : moi qui vous parle, je me ferais un scrupule de vous dire
que je vous aime, dans les dispositions où vous êtes, l'aveu de mes sentiments pourrait
exposer votre raison, et vous voyez bien aussi que je vous les cache.

DORANTE
Ah, ma chère Lisette, que viens-je d'entendre ! Tes paroles ont un feu qui me pénètre, je
t'adore, je te respecte, il n'est ni rang, ni naissance, ni fortune qui ne disparaisse devant
une âme comme la tienne ; j'aurais honte que mon orgueil tînt encore contre toi, et mon
coeur et ma main t'appartiennent.

SILVIA
En vérité ne mériteriez-vous pas que je les prisse, ne faut-il pas être bien généreuse
pour vous dissimuler le plaisir qu'ils me font, et croyez-vous que cela puisse durer ?

DORANTE
Vous m'aimez donc ?

SILVIA
Non, non ; mais si vous me le demandez encore, tant pis pour vous.

DORANTE
Vos menaces ne me font point de peur.

SILVIA
Et Mario, vous n'y songez donc plus ?

DORANTE
Non, Lisette ; Mario ne m'alarme plus, vous ne l'aimez point, vous ne pouvez plus me
tromper, vous avez le coeur vrai, vous êtes sensible à ma tendresse, je ne saurais en
douter au transport qui m'a pris, j'en suis sûr, et vous ne sauriez plus m'ôter cette
certitude-là.

SILVIA
Oh, je n'y tâcherai point gardez-la, nous verrons ce que vous en ferez.

… »

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Publié dans ancrage

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