Roméo & Juliette "scène du balcon"

Publié le par Sidérale

Juliette
 -Quelle satisfaction peux-tu avoir cette nuit ?

Roméo
-L’échange de ton vœu de fidèle amour et de mon vœu.

Juliette
-Avant que tu l’aies demandé je te l’ai donné

Et je voudrais encore avoir à te le donner.

Roméo
-Tu voudrais le reprendre, oh pourquoi bien-aimée ?

Juliette
-Pour être généreuse, et te le redonner !

Shakespeare, Roméo et Juliette, II, 2, 126-131

Aimer, c’est donner, inépuisablement donner.

Qu’est-ce qui peut ainsi justifier une telle réitération ? Ce n’est pas que ce que l’on donne est moins important que le fait de donner, c’est plutôt que ce que l’on donne ne peut durer au-delà de l’offre qui en est faite. Parce que, comme le dit Sartre, « l'amant ne désire pas posséder l'aimé comme on possède une chose ; il réclame un type spécial d'appropriation. Il veut posséder une liberté comme liberté » (L’être et le néant). Aimer, c’est s’offrir soi-même à l’autre, c’est lui avouer qu’on ne peut vivre sans lui : c’est faire le choix (= liberté) de nous soumettre au choix de l’autre. Seulement voilà. Donner sa liberté c’est la supprimer et pour qu’elle survive à ce don, il faut la reprendre pour la redonner une nouvelle fois. Se donner une fois pour toutes ce serait, en se soumettant à l’autre, transformer l'amour en asservissement : « Je t’aime encore parce que je me suis engagé à t’aimer » ironise Sartre.

Et en effet. Le serment d’amour ne peut être qu’éternel (amour-toujours), puisqu’il est don inconditionnel de soi (= de sa liberté). Mais pourtant, il faut qu’il n’engage pas plus d’une minute, d’une seconde ; dans le souffle qui vient de le dire il est déjà reparti, la liberté qui vient de se donner s’est reprise… pour se redonner : Dis-moi que tu m’aime. - Je t’aime. - Oh, oui ! Redis-le…

Paradoxe d’un don qui se détruit dans l’instant où il se réalise : voilà ce qui explique la platitude du dialogue amoureux : voilà aussi pourquoi, comme dit le poète « il n’y a pas d’amour heureux ».

 

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Publié dans Voix off...

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