Michel Onfray- Portrait de Nicolas Sarkozy-A lire et à faire connaître de toute urgence!

Publié le par Sidérale

Edifiant et terrifiant, n'est-ce pas?...que ce texte!
Pour le débat prévu prochainement, l'image de St Michel me traverse l'esprit...Par la foi en ses nobles convictions, par cette force qui l'anime Ségolène saura terrasser le dragon!

Texte de Michel Onfray (Philosophe):
Portrait de Nicolas Sarkozy, acte 1.
De Boston (U.S.A.) mardi 3 avril, 16h00 heure locale.

La revue Philosophie magazine m'a demandé si, sur le principe,
j'acceptais
de rencontrer l'un des candidats à la présidentielle pour le
questionner
sur son programme culturel, son rapport aux choses de l'esprit ou sa
relation à la philosophie. Dans la foulée de mon consentement, la
rédaction
m'a rappelé en me demandant si j'avais une objection contre Nicolas
Sarkozy. Pas plus avec lui qu'avec un autre, j'aurais même consenti à
Jean-Marie Le Pen tant l'approche de l'un de ces animaux politiques
m'intéressait comme on visite un zoo ou un musée des horreurs dans une
faculté de médecine. Ce fut donc Nicolas Sarkozy.
Il me paraît assez probable que son temps passé - donc perduŠ- avec
Doc
Gynéco ou Johnny Hallyday le dispensait de connaître un peu mon
travail,
même de loin. Je comptais sur la fiche des renseignements généraux et
les
notes de collaborateurs. De fait, les porte plumes avaient fait au
plus
rapide : en l'occurrence la copie de mon blog consacrée à son auguste
personne. Pour mémoire, son titre était : Les habits de grand- mère
Sarkozy
- j'y montrais combien le candidat officiel drapait ses poils de loup
dans
une capeline républicaine bien inédite Š
Je me trouvais donc dans l'antichambre du bureau de la fameuse grand
mère
Sarkozy, place Beauvau, en compagnie de deux compères de la rédaction
de la
revue et d'un photographe qui n'en revenaient pas de se retrouver dans
cette géographie de tous les coups fourrés de la République. Epicentre
de
la stratégie et de la tactique politique policière, espace du cynisme
en
acte, officine du machiavélisme en or d'Etat, et portraits des figures
disciplinaires de l'histoire de France représentées en médaillons
d'austères sinistres.
Arrivée du Ministre de l'intérieur avec un quart d'heure d'avance, il
est
17h00 ce mardi 20 février. Début houleux. Agressivité de sa part. Il
tourne
dans la cage, regarde, jauge, juge, apprécie la situation. Grand fauve
blessé, il a lu mes pages de blog et me toise - bien qu'assis dans un
fauteuil près de la cheminée. Il a les jambes croisées, l'une d'entre
elles
est animée d'un incessant mouvement de nervosité, le pied n'arrête pas
de
bouger. Il tient un cigare fin et long, étrange module assez féminin.
Chemise ouverte, pas de cravate, bijoux en or, bracelet d'adolescent
au
poignet, cadeau de son fils probablement. Plus il en rajoute dans la
nervosité, plus j'exhibe mon calme.
Premier coup de patte, toutes griffes dehors, puis deuxième,
troisième, il
n'arrête plus, se lâche, agresse, tape, cogne, parle tout seul, débit
impossible à contenir ou à canaliser. Une, deux, dix, vingt phrases
autistes. Le directeur de cabinet et le porte-plume regardent et
écoutent,
impassibles. On les imagine capables d'assister à un interrogatoire
musclé
arborant le même masque, celui des gens de pouvoir qui observent
comment on
meurt en direct et ne bronchent pas. Le spectacle des combats de
gladiateurs.
Je sens l'air glacial que transportent avec eux ceux qui, d'un geste
du
pouce, tuent ou épargnent. Poursuite du monologue. Logorrhée
interminable.
Vacheries lancées comme le jet de fiel d'une bile malade ou comme un
venin
pulsé par le projet du meurtre. Hâbleur, provocateur, sûr de lui en
excitant l'adversaire à se battre, il affirme en substance : « Alors,
on
vient voir le grand démagogue alors qu'on n'est rien du tout et, en
plus,
on vient se jeter dans la gueule du loupŠ » !
Je fais une phrase. Elle est pulvérisée, détruite, cassée, interdite,
morcelée : encore du cynisme sans élégance, toujours des phrases dont
on
sent qu'il les souhaiterait plus dangereuses, plus mortelles sans
parvenir
à trouver le coup fatal. La haine ne trouve pas d'autre chemin que
dans
cette série d'aveux de blessure. J'avance une autre phrase. Même
traitement, flots de verbes, flux de mots, jets d'acides. Une
troisième.
Idem. Je commence à trouver la crise un peu longue. De toute façon
démesurée, disproportionnée.Si l'on veut être Président de la
République,
si l'on s'y prépare depuis le berceau, si l'on souhaite présider les
destinées d'un pays deux fois millénaires et jouer dans la cour des
grands
fauves de la planète, si l'on se prépare à disposer du feu nucléaire,
si
l'on s'expose depuis des années en s'invitant tous les jours dans les
informations de toutes les presses, écrites, parlées, photographiées,
numérisées, si l'on mène sa vie publique comme une vie privée, et vice
versa, si l'on aspire à devenir le chef des armées, si l'on doit un
jour
garantir l'Etat, la Nation, la République, la Constitution, si, si,
si,
alors comment peut on réagir comme un animal blessé à mort, comme une
bête
souffrante, alors qu'on a juste à reprocher à son interlocuteur un
blog
confidentiel peu amène , certes, mais inoffensif ?
Car je n'ai contre moi, pour justifier ce traitement disproportionné ,
que
d'avoir signalé dans une poignée de feuillets sur un blog , que le
candidat
aux présidentielles me semblait très récemment et fort fraîchement
converti
à De Gaulle, au gaullisme, à la Nation, à la République, que ses
citations
de Jaurès et Blum apparaissaient fort opportunément dans un trajet
d'une
trentaine d'années au cours desquelles ces grands noms étaient
introuvables
dans ses interventions , questions qui, au demeurant, rendaient
possible un
débat, et que c'était d'ailleurs pour ces raisons que nous étions là,
Alexandre Lacroix, Nicolas Truong et moiŠ.
Cette colère ne fut stoppée que par l'incidence d'une sonnerie de
téléphone
portable qui le fit s'éloigner dans la pièce d'à côté. Tout en se
déplaçant, il répondait avec une voix douce, tendre, très affectueuse,
avec
des mots doux destinés très probablement à l'un de ses enfants. Le
fauve
déchaîné tout seul devenait un félin de salon ronronnant de manière
domestique. En l'absence du ministre, je m'ouvre à mes deux comparses
en
présence des deux siens et leur dit que je ne suis pas venu pour ce genre de happening hystérique et que j'envisage de quitter la place séance tenante
J'étais venu en adversaire politique, certes, la chose me paraissait entendue, et d'ailleurs plutôt publique, mais ceci n'excluait pas un débat sur le fond que je souhaitais et que j'avais préparé en apportant quatre livres enveloppés dans du papier cadeau ! Quiconque a lu Marcel Mauss sait
qu'un don contraint à un contre don et j'attendais quelque chose d'inédit dans ce potlatch de primitifs post-modernes
Vaguement liquéfié, et sibyllin, le tandem de l'équipe de Philosophie magazine voyant leur scoop s'évaporer dans les vapeurs du bureau propose,
dès le retour du Ministre, que nous passions à autre chose et que j'offre mes cadeaux Je refuse en disant que les conditions ne sont pas réunies pour ce genre de geste et que, dans tous les sens du terme, il ne s'agit plus de se faire de cadeaux.
« Passons alors à des questions ? A un débat ? Essayons d'échanger ? »
tentent Alexandre Lacroix et Nicolas Truong. Essais, ébauche. En tiers bien à la peine, ils reprennent leurs feuilles et lancent deux ou trois sujets.
La vitesse de la violence du ministre est moindre, certes, mais le registre demeure : colère froide en lieu et place de la colère incandescente,mais colère tout de même.
Sur de Gaulle et le gaullisme récent, sur la Nation et la République en vedettes américaines - disons le comme ça- de son discours d'investiture , sur la confiscation des grands noms de gauche, sur l'Atlantisme ancien du candidat et son incompatibilité avec la doctrine gaullienne, le débat ne
prend pas plus . Il m'interpelle : « quelle est ma légitimité pour poser de pareilles questions ? Quels sont mes brevets de gaullisme à moi qui parle de la sorte ? Quelle arrogance me permet de croire que Guy Môcquet appartient plus à la gauche qu'à la France ? ». Donc à lui
Pas d'échanges, mais une machine performante à récuser les questions pour éviter la franche confrontation. Cet homme prend toute opposition de doctrine pour une récusation de sa personne. Je pressens que, de fait,la
clé du personnage pourrait bien être dans l'affirmation d'autant plus massive de sa subjectivité qu'elle est fragile, incertaine, à conquérir encore. La force affichée masque mal la faiblesse viscérale et vécue.Aux sommets de la République, autrement dit dans la cage des grands fauves
politiques, on ne trouve semble-t-il qu'impuissants sur eux-mêmes et qui,pour cette même raison, aspirent à la puissance sur les autres. Je me sens soudain Sénèque assis dans le salon de NéronŠHabilement, les deux compères
tâchent de reprendre le cours des choses, d'accéder un peu aux commandes de ce débat qui n'a pas eu lieu et qui, pour l'instant, leur échappe totalement. De fait, l'ensemble de cette première demi-heure se réduisait à la théâtralisation hystérique d'un être perdu corps et âme dans une danse
de mort autour d'une victime émissaire qui assiste à la scène pendant que, de part et d'autre des deux camps, deux fois deux hommes assistent, impuissants, à cette scène primitive du chef de horde possédé par les esprits de la guerre. Grand moment de transe chamanique dans le bureau d'un Ministre de l'intérieur aspirant aux fonctions suprêmes de la République! Odeurs de sang et de remugles primitifs, traces de bile et de fiel,le sol ressemble à la terre battue jonchées d'immondices après unecérémonievaudoue
Tout bascule quand nous entamons une discussion sur la responsabilité,donc la liberté, donc la culpabilité, donc les fondements de la logique disciplinaire : la sienne . Nicolas Sarkozy parle d'une visite faite à laprison des femmes de Rennes. Nous avons laissé la politique derrière nous.
Dès lors, il ne sera plus le même homme. Devenant homme, justement,autrement dit débarrassé des oripeaux de son métier, il fait le geste d'un poing serré porté à son côté droit du ventre et parle du mal comme d'une chose visible, dans le corps, dans la chair, dans les viscères de
l'être.
Je crois comprendre qu'il pense que le mal existe comme une entité séparée,claire, métaphysique, objectivable, à la manière d'une tumeur, sans aucune relation avec le social, la société, la politique, les conditions historiques. Je le questionne pour vérifier mon intuition : de fait,il pense que nous naissons bons ou mauvais et que, quoi qu'il arrive,
quoi qu'on fasse, tout est déjà réglé par la nature.
A ce moment, je perçois là la métaphysique de droite, la pensée de droite,l'ontologie de droite : l'existence d'idées pures sans relations avec le monde. Le Mal, le Bien, les Bons, les Méchants, et l'on peut ainsi continuer : les Courageux, les Fainéants, les Travailleurs, les Assistés,
un genre de théâtre sur lequel chacun joue son rôle, écrit bien en amont par un Destin qui organise tout. Un Destin ou Dieu si l'on veut. Ainsi le Gendarme, le Policier, le Juge, le Soldat, le Militaire et, en face,le Criminel, le Délinquant, le Contrevenant, l'Ennemi. Logique de guerre qui interdit toute paix possible un jour.
Dès lors, ne cherchons pas plus loin, chacun doit faire ce pour quoi il a été destiné : le Ministre de l'Intérieur effectue son travail, le Violeur le sien, et il en va d'une répartition providentielle (au sens théologique du terme) de ces rôles. Où l'on voit comment la pensée de droite s'articule à merveille avec l'outillage métaphysique chrétien : la faute, la pureté, le péché, la grâce, la culpabilité, la moralité, les bons, les méchants, le bien, le mal, la punition, la réparation, la damnation, la rédemption,l'enfer, le paradis, la prison, la légion d'honneur, etc.
J'avance l'idée inverse : on ne choisit pas, d'ailleurs on a peu le choix,car les déterminismes sont puissants, divers, multiples. On ne naît pas ce que l'on est, on le devient. Il rechigne et refuse. Et les déterminismes biologiques, psychiques, politiques, économiques, historiques,
géographiques ? Rien n'y fait. Il affirme : « J'inclinerais pour ma part à penser qu'on naît pédophile, et c'est d'ailleurs un problème que nous ne
sachions soigner cette pathologie-là. Il y a 1200 ou 1300 jeunes qui se suicident en France chaque année, ce n'est pas parce que leurs parents s'en sont mal occupés ! Mais parce que génétiquement ils avaient une fragilité, une douleur préalable. Prenez les fumeurs : certains développent un cancer, d'autres non. Les premiers ont une faiblesse physiologique héréditaire. Les circonstances ne font pas tout, la part de l'inné est immense ». « Génétiquement » : une position intellectuelle tellement
répandue outre-Atlantique !
La génétique, l'inné, contre le social et l'acquis ! Les vieilles
lignes de partage entre l'individu responsable de tout, la société de rien qui caractérise la droite, ou la société coupable de tout, l'individu de rien,
qui constitue la scie musicale de la gauche Š Laissons de côté la théorie.
Je passe à l'exemple pour mieux tâcher de montrer que le tout génétique est une impasse autant que le tout social. Face à cet aveu de lieu commun intellectuel, je retrouve naturellement les techniques socratiques du
lycée pour interpeller, inquiéter et arrêter l'esprit, capter l'attention de mon interlocuteur qui, de fait, semble réellement désireux d'avancer sur ce sujet.J'argumente : Lui dont chacun sait l'hétérosexualité - elle fut
amplement montrée sur papier couché, sinon couchée sur papier montré-,
a-t-il eu le choix un jour entre son mode de sexualité et un autre ? Se souvient-il du moment où il a essayé l'homosexualité, la pédophilie,la zoophilie, la nécrophilie afin de décider ce qui lui convenait le mieux et d'opter, finalement, et en connaissance de cause, pour l'hétérosexualité ?
Non bien sûr. Car la forme prise par sa sexualité est affaire non pas de choix ou de génétique, mais de genèse existentielle. Si nous avions le choix, aucun pédophile ne choisirait de l'être
L'argument le stoppe. Il me semble qu'à partir de ce moment, le candidat
aux présidentielles, le ministre de l'intérieur, l'animal politique haut de gamme laisse le pas à l'homme, fragile, inquiet, ostensiblement hâbleur devant les intellectuels, écartant d'un geste qui peut être méprisant le propos qui en appelle aux choses de l'esprit, à la philosophie, mais
finalement trop fragile pour s'accorder le luxe d'une introspection ou se mettre à la tâche socratique sans craindre de trouver dans cette boîte noire l'effroyable cadavre de son enfance.
Dans la conversation, il confie qu'il n'a jamais rien entendu d'aussi absurde que la phrase de Socrate « Connais-toi toi-même ». Cet aveu me glace - pour lui. Et pour ce qu'il dit ainsi de lui en affirmant pareille chose. Cet homme tient donc pour vain, nul, impossible la connaissance de soi ? Autrement dit, cet aspirant à la conduite des destinées de la nation française croit qu'un savoir sur soi est une entreprise vaine ? Je tremble à l'idée que, de fait, les fragilités psychiques au plus haut sommet de l'Etat, puissent gouverner celui qui règne !
Lors de sa parution, j'avais lu Le pouvoir et la vie de Valéry Giscard d'Estaing qui racontait ses crises d'angoisse, ses inhibitions le paralysant dans son véhicule militaire de parade le 14 juillet sur les Champs Elysées, ses prétextes pour quitter le conseil des ministres afin de subir une injection de calmant, son désir de se faire psychanalyser
(par Lacan !) pendant son septennat, etc. Je me souvenais de confidences faites par tel ami bien informé sur l'état psychique fort peu reluisant de Jacques Chirac après la dissolution et sur le type de traitement psy qu'il suivait
à cette époque. Je me rappelais la fin d'un François Mitterrand , entre voyantes et reliques de sainte Thérèse, invocations des forces de l' esprit, croyance en l' au-delà et abandon aux médecines de perlimpinpin.
Et je voyais là, dans le regard devenu calme du fauve épuisé par saviolence, un vide d'homme perdu qui, hors politique, se défie des questions car il redoute les réponses, et qui, dès qu'il sort de son savoir faire politicien, craint les interrogations existentielles et philosophiques
car il appréhende ce qu'elles pourraient lui découvrir de lui qui court tout le temps pour n'avoir pas à s'arrêter sur lui-même. Les soixante minutes techniquement consenties s'étaient allongées
d'une trentaine d'autres. Les deux rôles en costumes qui le flanquaient jouaient le sablier. Je trouvais l'heure venue pour offrir mes cadeaux. Au ministre de l'intérieur adepte des solutions disciplinaires :Surveiller et punir de
Michel Foucault ; au catholique qui confesse que, de temps en temps,lamesse en famille l'apaise : L'Antéchrist de Nietzsche ; pour le meurtre du père, le chef de la horde primitive : Totem et tabou de Freud ; pour le libéral qui écrit que l'antilibéralisme c'est « l'autre nom du communisme »( il dit n'avoir pas dit ça, je sors mes notes et précise le livre, la page) : Qu'est-ce que la propriété ? de Proudhon. Comme un enfant un soir de Noël, il déchire avidement. Il ajoute : « j'aime bien les cadeaux».
Puis:« Mais je vais donc être obligé de vous en faire alors?»
Comme prévu.Dans l'entrebâillement de la porte de son bureau, la tension est tombée.Qui prend l'initiative de dire que la rencontre se termine mieux qu'elle n'a commencé ? Je ne sais plus. Il commente : « Normal, on est deux bêtes chacun dans notre genre, non ? Il faut que ça se renifle des bêtes comme ça ». Je suis sidéré du registre : l'animalité, l'olfaction,l'odorat. Le
degré zéro de l'humanité donc. Je le plains plus encore. Je conçois que Socrate le plongerait dans des abîmes dont il ne reviendrait pas Du moins: dont l'homme politique ne reviendrait pas. Ou, disons le autrement :dont l'homme politique reviendrait, certes, mais en ayant laissé derrière
lui sa défroque politique pour devenir enfin un homme.(A suivre...)
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