Eurydice - Jean Anouilh - extraits

Publié le par Sidérale

Orphée, sourdement, regardant droit devant lui.

Si en ce moment tu dis vrai, cela doit être bien facile de le savoir, ton œil est clair comme une flaque d’eau le soir. Si tu mens ou si tu n’es pas sûre de toi, il y a un cercle d’un vert plus sombre qui va se rétrécissant autour de ta pupille…

 

Eurydice

Le jour va se lever bientôt, mon chéri, et tu pourras me regarder…

 

Orphée, crie soudain.

Oui. Jusqu’au fond de tes yeux, d’un coup, comme dans de l’eau. La tête la première au fond de tes yeux ! et que j’y reste, que je m’y noie…

 

Eurydice

Oui, mon chéri.

 

Orphée

Parce qu’à la fin c’est intolérable d’être deux !

Deux peaux, deux enveloppes, bien imperméables autour de nous,

Chacun pour soi avec son oxygène, avec son propre sang quoi qu’on fasse,

Bien enfermé, bien seul dans son sac de peau.

On se serre l’un contre l’autre, on se frotte pour sortir un peu de cette effroyable solitude. Un petit plaisir, une petite illusion, mais on se retrouve bien vite tout seul, avec son foie, sa rate, ses tripes, ses seuls amis.

 

Eurydice

Tais-toi !

 

Orphée

Alors on parle. On a trouvé cela aussi.

Ce bruit de l’air dans la gorge et contre les dents.

Ce morse sommaire.

Deux prisonniers qui tapent contre le mur du fond de leur cellule.

Deux prisonniers qui ne se verront jamais.

Ah ! on est seul, tu ne trouves pas qu’on est trop seul ?

 

Eurydice

Tiens-toi fort contre moi.

Orphée, qui la tient.

Une chaleur, oui. Une autre chaleur que la sienne. Cela, c’est quelque chose d’à peu près sûr. Une résistance aussi, un obstacle tiède. Allons, il y a quelqu’un. Je ne suis pas tout à fait seul. Il ne faut pas être exigeant !

Eurydice

Demain, tu pourras te retourner. Tu m’embrasseras.

Orphée

Oui. J’entrerai un moment dans toi.je croirai pendant une minute que nous sommes deux tiges enlacées sur la même racine. Et puis nous nous séparerons et nous redeviendrons deux. Deux mystères, deux mensonges. Deux.

(il la caresse. Il rêve.)

Voilà, il faudrait qu’un jour tu me respires avec ton air, que tu m’avales. Ce serait merveilleux. Je serais tout petit dans toi, j’aurais chaud, je serais bien.
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Publié dans ancrage

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