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Ancrage : Point d'ancrage, lieu (abstrait) de fixation














L'amour, dans l'anxiété douloureuse comme
dans le désir heureux, est l'exigence d'un tout.
Il ne naît, il ne subsiste que si une partie reste
à conquérir.
On n'aime que ce qu'on ne possède pas
tout entier.
Marcel Proust

Man Ray - Hand on lips

" Je vous vois et vous me voyez,
J'ai une certaine conception de vous et vous de moi.
Je vois votre comportement et vous le mien.
Mais je ne vois pas, je n'ai jamais vu et ne verrai jamais votre expérience de moi ;
Pas plus que vous ne pouvez voir mon expérience de vous.
Je ne peux pas faire l'expéreince de votre expérience, ni le contraire.
Nous sommes l'un(e) et l'autre des hommes/des femmes invisibles.
Tous les hommes sont invisibles les uns des autres."
 France Culture - Voyages en psychiatrie - Août 2006
Samedi 29 septembre 2007

« -Dieu seraient-il homme ou femme ? demanda Terre Fortune Monde d’une voix rauque de mioche rebelle.

-Il est masculin, bien sûr, répondit l’adolescente de la ville, de mauvaise grâce.

-Qu’est-ce que tu en sais toi ? Tu sais rien ! Personne ne l’as vu. Moi, il me reste un petit espoir qu’il soit femme…

(…)

-Nous les femmes on est plus douées, je le voient bien chez ma p’tite maman, elle est plus dégourdie que mon papa chéri… Moi je pige plus vite que mes frères…

Et même que mon p’tit papa…

-je ne veux pas te décevoir, mais ça ne veut rien dire. Tout est déjà organisé pour que Dieu continue d’être un homme.

-Et pourquoi ne pas tout désorganiser ? »

Zoé Valdès, Cher premier amour

 

 

par Sidérale publié dans : Féminisme
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Vendredi 29 juin 2007
par Sidérale publié dans : Féminisme
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Dimanche 17 juin 2007

LA LUTTE FÉMINISTE AU COEUR DES COMBATS POLITIQUES

De la domination masculine

LA domination masculine est tellement ancrée dans nos inconscients que nous ne l’apercevons plus, tellement accordée à nos attentes que nous avons du mal à la remettre en question. Plus que jamais, il est indispensable de dissoudre les évidences et d’explorer les structures symboliques de l’inconscient androcentrique qui survit chez les hommes et chez les femmes. Quels sont les mécanismes et les institutions qui accomplissent le travail de reproduction de « l’éternel masculin » ? Est-il possible de les neutraliser pour libérer les forces de changement qu’ils parviennent à entraver ?

Par Pierre Bourdieu

]]Je ne me serais sans doute pas affronté à un sujet aussi difficile si je n’y avais pas été entraîné par toute la logique de ma recherche (1). Je n’ai jamais cessé, en effet, de m’étonner devant ce que l’on pourrait appeler le paradoxe de la doxa (2) : le fait que l’ordre du monde tel qu’il est, avec ses sens uniques et ses sens interdits, au sens propre ou au sens figuré, ses obligations et ses sanctions, soit grosso modo respecté, qu’il n’y ait pas davantage de transgressions ou de subversions, de délits et de « folies » (il suffit de penser à l’extraordinaire accord de milliers de dispositions - ou de volontés - que supposent cinq minutes de circulation automobile sur la place de la Bastille ou sur celle de la Concorde, à Paris). Ou, plus surprenant encore, que l’ordre établi, avec ses rapports de domination, ses droits et ses passe-droits, ses privilèges et ses injustices, se perpétue en définitive aussi facilement, mis à part quelques accidents historiques, et que les conditions d’existence les plus intolérables puissent si souvent apparaître comme acceptables et même naturelles.

Et j’ai aussi toujours vu dans la domination masculine, et dans la manière dont elle est imposée et subie, l’exemple par excellence de cette soumission paradoxale, effet de ce que j’appelle la violence symbolique, violence douce, insensible, invisible pour ses victimes mêmes, qui s’exerce pour l’essentiel par les voies purement symboliques de la communication et de la connaissance - ou, plus précisément, de la méconnaissance, de la reconnaissance ou, à la limite, du sentiment.

Cette relation sociale extraordinairement ordinaire offre ainsi une occasion privilégiée de saisir la logique de la domination exercée au nom d’un principe symbolique connu et reconnu par le dominant comme par le dominé, une langue (ou une prononciation), un style de vie (ou une manière de penser, de parler ou d’agir) et, plus généralement, une propriété distinctive, emblème ou stigmate, dont la plus efficiente symboliquement est cette propriété corporelle parfaitement arbitraire et non prédictive qu’est la couleur de la peau.

On voit bien qu’en ces matières il s’agit avant tout de restituer à la doxa son caractère paradoxal en même temps que de démonter les mécanismes qui sont responsables de la transformation de l’histoire en nature, de l’arbitraire culturel en naturel. Et, pour ce faire, d’être en mesure de prendre, sur notre propre univers et notre propre vision du monde, le point de vue de l’anthropologue capable à la fois de rendre au principe de vision et de division ( nomos) qui fonde la différence entre le masculin et le féminin telle que nous la (mé)connaissons, son caractère arbitraire, contingent, et aussi, simultanément, sa nécessité sociologique.

Ce n’est pas par hasard que, lorsqu’elle veut mettre en suspens ce qu’elle appelle magnifiquement « le pouvoir hypnotique de la domination », Virginia Woolf (3) s’arme d’une analogie ethnographique, rattachant génétiquement la ségrégation des femmes aux rituels d’une société archaïque : « Inévitablement, nous considérons la société comme un lieu de conspiration qui engloutit le frère que beaucoup d’entre nous ont des raisons de respecter dans la vie privée, et qui impose à sa place un mâle monstrueux, à la voix tonitruante, au poing dur, qui, d’une façon puérile, inscrit dans le sol des signes à la craie, ces lignes de démarcation mystiques entre lesquelles sont fixés, rigides, séparés, artificiels, les êtres humains. Ces lieux où, paré d’or et de pourpre, décoré de plumes comme un sauvage, il poursuit ses rites mystiques et jouit des plaisirs suspects du pouvoir et de la domination, tandis que nous, »ses« femmes, nous sommes enfermées dans la maison de famille sans qu’il nous soit permis de participer à aucune des nombreuses sociétés dont est composée sa société (4) . »

« Lignes de démarcation mystiques », « rites mystiques », ce langage, celui de la transfiguration magique et de la conversion symbolique que produit la consécration rituelle, principe d’une nouvelle naissance, encourage à diriger la recherche vers une approche capable d’appréhender la dimension proprement symbolique de la domination masculine.

Une stratégie de transformation

IL faudra donc demander à une analyse matérialiste de l’économie des biens symboliques les moyens d’échapper à l’alternative ruineuse entre le « matériel » et le « spirituel » ou l’« idéel » (perpétuée aujourd’hui à travers l’opposition entre les études dites « matérialistes », qui expliquent l’asymétrie entre les sexes par les conditions de production, et les études dites « symboliques », souvent remarquables mais partielles). Mais, auparavant, seul un usage très particulier de l’ethnologie peut permettre de réaliser le projet, suggéré par Virginia Woolf, d’objectiver scientifiquement l’opération proprement mystique dont la division entre les sexes telle que nous la connaissons est le produit, ou, en d’autres termes, de traiter l’analyse objective d’une société de part en part organisée selon le principe androcentrique (5) - la tradition kabyle - comme une archéologie objective de notre inconscient, c’est-à-dire comme l’instrument d’une véritable socioanalyse (6).

Ce détour par une tradition exotique est indispensable pour briser la relation de familiarité trompeuse qui nous unit à notre propre tradition. Les apparences biologiques et les effets bien réels qu’a produits, dans les corps et dans les cerveaux, un long travail collectif de socialisation du biologique et de biologisation du social se conjuguent pour renverser la relation entre les causes et les effets et faire apparaître une construction sociale naturalisée (les « genres » en tant qu’ habitus sexués) comme le fondement en nature de la division arbitraire qui est au principe et de la réalité et de la représentation de la réalité, et qui s’impose parfois à la recherche elle- même.

Ainsi n’est-il pas rare que les psychologues reprennent à leur compte la vision commune des sexes comme ensembles radicalement séparés, sans intersections, et ignorent le degré de recouvrement entre les distributions des performances masculines et féminines, et les différences (de grandeur) entre les différences constatées dans les divers domaines (depuis l’anatomie sexuelle jusqu’à l’intelligence). Ou, chose plus grave, ils se laissent maintes fois guider, dans la construction et la description de leur objet, par les principes de vision et de division inscrits dans le langage ordinaire, soit qu’ils s’efforcent de mesurer des différences évoquées dans le langage - comme le fait que les hommes seraient plus « agressifs » et les femmes plus « craintives » -, soit qu’ils emploient des termes ordinaires, donc gros de jugements de valeur, pour décrire ces différences (7).

Mais cet usage quasi analytique de l’ethnographie qui dénaturalise, en l’historicisant, ce qui apparaît comme le plus naturel dans l’ordre social, la division entre les sexes, ne risque-t-il pas de mettre en lumière des constances et des invariants - qui sont au principe même de son efficacité socioanalytique -, et, par là, d’éterniser, en la ratifiant, une représentation conservatrice de la relation entre les sexes, celle-là même que condense le mythe de « l’éternel féminin » ?

C’est là qu’il faut affronter un nouveau paradoxe, propre à contraindre à une révolution complète de la manière d’aborder ce que l’on a voulu étudier sous les espèces de « l’histoire des femmes » : les invariants qui, par-delà tous les changements visibles de la condition féminine, s’observent dans les rapports de domination entre les sexes n’obligent-ils pas à prendre pour objet privilégié les mécanismes et les institutions historiques qui, au cours de l’histoire, n’ont pas cessé d’arracher ces invariants à l’histoire ?

Cette révolution dans la connaissance ne serait pas sans conséquence dans la pratique, et en particulier dans la conception des stratégies destinées à transformer l’état actuel du rapport de force matériel et symbolique entre les sexes.

S’il est vrai que le principe de la perpétuation de ce rapport de domination ne réside pas véritablement - ou, en tout cas, principalement - dans un des lieux les plus visibles de son exercice, c’est-à-dire au sein de l’unité domestique, sur laquelle un certain discours féministe a concentré tous ses regards, mais dans des instances telles que l’Ecole ou l’Etat, lieux d’élaboration et d’imposition de principes de domination qui s’exercent au sein même de l’univers le plus privé, c’est un champ d’action immense qui se trouve ouvert aux luttes féministes, ainsi appelées à prendre une place originale, et bien affirmée, au sein des luttes politiques contre toutes les formes de domination.

Pierre Bourdieu.

, ,

Sociologue, professeur au Collège de France.


* Ce texte est le préambule du livre La Domination masculine, à paraître au Seuil, Paris, en octobre 1998.
(
1) Faute de savoir clairement si des remerciements nominaux seraient bénéfiques ou maléfiques pour ceux et celles à qui j’aimerais les adresser, je me contenterai de dire ici ma profonde gratitude pour ceux et surtout celles qui m’ont apporté des témoignages, des documents, des références scientifiques, des idées, et mon espoir que ce travail sera digne, notamment dans ses effets, de la confiance et des attentes qu’ils ou elles ont mises en lui. (2) NDLR : La doxa est l’ensemble des croyances ou des pratiques sociales qui sont considérées comme normales, comme allant de soi, ne devant pas faire l’objet de remise en question.
(3) NDLR : Virginia Woolf (1882-1941), romancière et théoricienne anglaise, auteure, en particulier, de Mrs Dalloway (1925), La Promenade au phare (1927) et Orlando (1928).
(4) Virginia Woolf, Trois guinées, traduit par Viviane Forrester, éditions Des femmes, Paris, 1977, p. 200.
(5) NDLR : Qui place au centre l’homme, et non la femme.
(6) Ne serait-ce que pour attester que mon propos présent n’est pas le produit d’une conversion récente, je renvoie aux pages d’un livre déjà ancien et dans lequel j’insistais sur le fait que, lorsqu’elle s’applique à la division sexuelle du monde, l’ethnologie peut « devenir une forme particulièrement puissante de socioanalyse » (Pierre Bourdieu, Le Sens pratique,Minuit, Paris, 1980, pp. 246 et 247).
(7) Voir, entre autres, J.A. Sherman, Sex-Related Cognitive Differences : An Essay on Theory and Evidence, Thomas, Springfield (Illinois), 1978 ; M.B. Parlee, « Psychology : Review Essay », Signs : Journal of Women in Culture and Society, no 1, 1975, pp. 119-138 (à propos notamment du bilan des différences mentales et comportementales entre les sexes établi par J.E. Garai et A. Scheinfeld en 1968) ; M.B. Parlee, « The Premenstrual Syndrome », Psychological Bulletin, no 80, 1973, pp. 454-465
Édition imprimée — août 1998-p.24
par Sidérale publié dans : Féminisme
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Samedi 2 juin 2007

DE L’ÉMANCIPATION AMOUREUSE DES FEMMES DANS LA CITÉ

Publié le 2 juin 2007
par dandi

Cet article a été publié pour la première fois dans le n° 598 (Mars - Avril 1998, p. 85-112) de la revue Les Temps Modernes.

DE L’ÉMANCIPATION AMOUREUSE DES FEMMES DANS LA CITÉ LESBIENNES ET FEMINISTES AU XXe SIECLE

Marie-Jo Bonnet

Que l’Eros lesbien [1] ait partie liée avec la lutte pour l’égalité entre les sexes dans la cité ne nous étonnera pas. Signe d’une émancipation sexuelle d’inspiration païenne, sous la Renaissance, il est devenu au XVIIIe siècle le symbole d’une émancipation sociale et culturelle dangereuse qui sera brutalement réprimée au XIXe siècle par un pouvoir « patriarcal » qui a peur des lesbiennes, le dit et classe l’amour entre femmes dans la décadence sociale, le vice et la pathologie.

Que le féminisme se soit longtemps refusé à assumer l’Eros lesbien comme l’expression d’une conduite de liberté féminine ne nous étonnera pas non plus. Dès l’émergence des luttes pour les droits des femmes le patriarcat s’est servi de l’homosexualité féminine comme d’un rempart au féminisme. Il a agité l’épouvantail de la « virilisation » des femmes avec d’autant plus de succès que sans espace politique, sans droits et sans pouvoir, les femmes avaient intérêt à « rester femmes » si elles voulaient s’intégrer dans la société [2].

Liberté sexuelle-pouvoir politique. Bien que ces deux courants se soient développés séparément jusqu’à l’émergence de la révolte des femmes des années 70, l’histoire conflictuelle des rapports entre féministes et lesbiennes au XXe siècle montre que si la sexualité est le noeud de l’oppression des femmes, elle est aussi le levier de leur libération actionnant un pouvoir d’affirmation des femmes dans la cité parmi les plus puissants.

LE CLIVAGE FÉMINISME/LESBIANISME

L’exemple de « La Garçonne » des années 20 est tout à fait représentatif des possibilités ouvertes par les lesbiennes qui se referment avec des féministes ayant peur d’affronter l’opprobre social. La Garçonne est le titre d’un roman de Victor Margueritte publié en 1922 avec un tel succès qu’elle est devenue un modèle social d’émancipation féminine. Pourquoi ? Parce que pour la première fois dans un roman à visée féministe l’héroïne a une aventure homosexuelle. Cette aventure ne dure pas, évidemment, mais elle impose le fait lesbien comme le fait de la femme émancipée exactement comme le fait Freud à la même époque dans son article Sur la psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine où il établit une relation de cause à effet entre le féminisme et l’homosexualité de son « cas » : « ...la jeune fille avait rapporté de ses années d’enfance un " complexe de virilité " fortement accentué écrit-il. Vive, combative (...) elle était proprement, une féministe trouvait injuste que les filles n’aient pas le droit de jouir des mêmes libertés que les garçons et d’une manière générale se révoltait contre le sort des femmes [3] ». Monique Lherbier, la Garçonne est féministe. Elle travaille, elle est économiquement indépendante, elle lutte pour l’égalité avec les hommes, et elle est autonome érotiquement depuis que « sous le visage de la consolation celui de la jouissance était confusément apparu [4] » en l’occurence la jeune Niquette dont « la fougue amoureuse » lui fait oublier ses déboires avec son fiancé.

La révélation d’une jouissance homosexuelle équivalente à la jouissance hétérosexuelle fait d’autant plus scandale, que les femmes sont « surnuméraires », et qu’elles viennent d’être écartées de leurs droits politiques par la République malgré leur contribution remarquable à l’effort de guerre. Une femme a-t-elle le pouvoir de donner à une autre femme la jouissance que l’homme s’est toujours cru seul capable de lui donner ? Le succès extraordinaire remporté par le roman montre que Victor Margueritte a touché un problème de fond dont l’exposé romanesque ne satisfait cependant personne. Ni la grande majorité des féministes qui sont choquées de voir l’héroïne « se vautrer dans la débauche », ni des lesbiennes comme Natalie Clifford Barney qui se reconnaissent plus volontiers dans la figure de « l’Amazone » que dans celle d’une « garçonne », calquée trop visiblement sur le modèle masculin. La fin du roman consacrée à l’exaltation de la maternité rédemptrice aurait de quoi satisfaire les féministes. Mais l’aventure homosexuelle passe d’autant moins qu’elle met en jeu une image de la femme « virile » habilement manipulée par le pouvoir masculin comme repoussoir du féminisme. Que l’héroïne sacrifie sa féminité en se coupant les cheveux juste après avoir rencontré Niquette est une anecdote. Cela devient « protestation virile », signe d’une émancipation dangereuse dès lors qu’elle est suivie de l’aventure homosexuelle. D’où l’avertissement de l’auteur : attention Mesdames, votre émancipation vous conduit droit au vice.

Les féministes entendront très bien ce message. « Est-il nécessaire, indispensable, pour s’affranchir des préjugés religieux et de la contrainte maritale de se vautrer dans la débauche [5] », demande Marguerite Guépet lors d’un débat public sur La Garçonne Le rejet du lesbianisme va si loin, qu’aucune féministe ne soutiendra Victor Margueritte lorsque la Ligue des Pères de Famille réussira à le faire rayer de l’ordre de la Légion d’Honneur Dans les années 20, l’amour lesbien devient non seulement la face cachée et honteuse d’un féminisme qui se replie sur ses devoirs pour conquérir ses droits ; mais encore à une époque où Colette, Renée Vivien, Natalie Clifford Barney, Claude Cahun et Gertrude Stein osent attaquer la double morale [6](hétéro)sexuelle dans leur vie et dans leurs oeuvres, les « féministes intégrales » comme Madeleine Pelletier et Arria Ly sont tout juste capables de proposer la Virginité comme alternative au « masculinisme ».

Le clivage entre le féminisme et le lesbianisme, autrement dit entre le champ du politique et celui de la liberté sexuelle féminine, explique-t-il l’échec des féministes françaises à conquérir le droit de vote dans l’entre-deux-guerre ? On pourrait le penser devant le conformisme et la rigidité d’une pensée souvent rétrograde qui assimile le féminisme à la défense de la famille, se privant de la force contestataire d’un Eros lesbien qui doit obligatoirement s’attaquer aux normes et structures patriarcales s’il veut exister. Prises entre une gauche révolutionnaire qui conteste les institutions républicaines et un patriarcat nataliste qui fait voter dès 1920 une loi interdisant l’avortement et la propagande anti-conceptionnelle, elles ne voient pas l’importance de la liberté sexuelle dans la conquête d’une place dans la cité. Elles ne réagissent pas à la loi 192O, pourquoi légitimeraient-elles des lesbiennes considérées dans le meilleur des cas comme des inverties et dans les pires comme des vicieuses et des anormales [7] ? La défense de « Sodome et Gomorrhe » est le fait des écrivains et des artistes. Pas des politiques, ce qui explique pourquoi le clivage lesbianisme-féminisme cache une réalité encore plus inquiétante : celle du décalage entre les moeurs et la pensée féministe, entre les aspirations d’un grand nombre de femmes à conquérir une vie « libre et indépendante » et le vide politique qui les accueille. Comme le remarquera Olga Wormser : « Les garçonnes font irruption dans la littérature et dans la vie avec leur jupe courte, leurs cheveux courts, leurs revendications sexuelles pas plus neuves que celles des saint-simoniennes, ou celles des demi-vierges de Marcel Prévost. Aucune théorie sociale ne les étaye ; seulement le désir de " vivre leur vie "[8]. »

Ce refus de prendre en charge la liberté sexuelle des femmes aura des conséquences désastreuses en enfermant les femmes dans des domaines spécialisés qui interdiront aux lesbiennes présentes dans les luttes féministes et syndicales de se dévoiler. Mais tandis que les femmes mariées se réservent la lutte pour le droit de vote, les célibataires celle du syndicalisme, les lesbiennes et hétérosexuelles « affranchies » vont investir avec la culture un espace neuf qui deviendra le lieu d’une véritable libération sexuelle, sociale et culturelle permettant à des écrivains et artistes venues du monde entier d’inscrire le lesbianisme dans la modernité [9].

SIMONE DE BEAUVOIR : UN TOURNANT ?

Après la Deuxième Guerre mondiale, deux événements capitaux changent les données du problème.

- Le droit de vote accordé aux Françaises en 1944 par le Gouvernement provisoire du général de Gaulle qui ouvre le champ du politique aux célibataires.

- La parution en 1949 du livre de Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, qui pense la question de l’émancipation des femmes dans sa globalité, comme l’indique son titre, embrassant l’histoire, la mythologie, la culture, la sexualité, l’économie, toutes les situations sans oublier celle de « la lesbienne » à laquelle Simone de Beauvoir consacre un chapitre spécial dans la première partie intitulée « Formation ». Rarement le « deuxième sexe » avait suscité un tel effort de pensée de la part d’une philosophe. Une pensée qui prend le contre-pied des idées dominantes en reposant complètement le problème des femmes dans son contexte social à partir d’une constatation simple et efficace comme un slogan : « On ne naît pas femme, on le devient. »

Mais si la réflexion de Simone de Beauvoir ouvre de nouvelles perspectives au féminisme, sa vision de la lesbienne reste très en retrait des conquêtes identitaires obtenues par le courant d’émancipation culturel de l’entre-deux-guerre. Au lieu de légitimer la femme lesbienne dans sa liberté ontologique, elle se contente de réhabiliter ses choix sexuels en contestant les idées reçues des psychanalystes. « Ce n’est pas l’organe de la possession qu’elle envie à l’homme : c’est sa proie [10] remise en question originale de « l’envie du pénis » qui n’a guère suscité de commentaire remarquons-le. Elle écrit aussi : « la femme dite " virile " est souvent une franche hétérosexuelle », ou encore : « ...pour la femme qui a le culte de sa féminité, c’est l’étreinte saphique qui s’avère la plus satisfaisante ».

Bien que ces affirmations soient audacieuses dans le contexte misogyne de l’après-guerre, elles perdent une grande partie de leur impact quand Simone de Beauvoir les inscrit dans le social. C’est là d’ailleurs qu’elle se montre la plus ambiguë, écrivant notamment : « Ce qui donne aux femmes enfermées dans l’homosexualité un caractère viril, ce n’est pas leur vie érotique qui, au contraire, les confine dans un univers féminin : c’est l’ensemble des responsabilités qu’elles sont obligées d’assumer du fait qu’elles se passent des hommes. » L’homosexualité est donc à ses yeux un « enfermement », pas une émancipation, et elle va même plus loin en disant : « Rien ne donne une pire impression d’étroitesse d’esprit et de mutilation que ces clans de femmes affranchies. »

Un jugement si sévère sur les affranchies sexuelles étonne de la part d’une philosophe qui s’affirmera comme l’une des plus importantes féministes de la seconde moitié du siècle. Elle étonne d’autant plus que Simone de Beauvoir a aimé des femmes [11], et qu’elle fut elle-même victime de l’homophobie sous le régime de Vichy, quand il lui fallut démissionner de l’Education nationale afin d’échapper à une plainte pour détournement de mineure déposée par la mère d’une de ses élèves qu’elle hébergeait [12]. Pourquoi a-t-elle occulté cette partie de sa vie intime dans ses Mémoire [13] ? Est-ce parce qu’elle pensait que l’homosexualité n’était pas un chemin vers la libération des femmes puisque son chapitre sur « la lesbienne » est situé dans la partie « Formation » et non dans la dernière partie du Deuxième sexe traitant de la femme indépendante. Cette occultation de ses amies explique en tout cas pourquoi sa pensée a laissé dans l’ombre de nombreuses questions soulevées par l’homosexualité comme celle-ci : hétérosexuelles et homosexuelles subissant le même conditionnement à « devenir femme », pourquoi certaines s’en libèrent-elles et pas d’autres ; autrement dit l’oppression sociale, le conditionnement à « devenir » femme, est-elle la seule chose qui relie les femmes entre elles et structure une identité de « deuxième sexe » ?

L’évitement de ces questions va peser lourd sur les vingt années suivantes. Parce qu’il enferme le lesbianisme dans le silence coupable de la femme damnée (voir Huis clos de Sartre où la lesbienne se retrouve en enfer du seul fait qu’elle est lesbienne). Et surtout, il maintient la dissociation entre l’Eros et le politique, ne donnant d’autre base possible à la « sororité » féminine que la conscience de l’oppression. Mais ces questions n’en vont pas moins cheminer dans la conscience des femmes. L’expérience d’une relative égalité politique, l’éducation mixte donnée aux jeunes filles de la génération du baby-boom, la prospérité économique, ont changé les données de l’intégration des femmes dans la cité. Mais personne ne s’en rend compte, jusqu’à ce que la révolte des femmes résonne comme un coup de tonnerre dans une société qui croyait avoir tout dit en mai 1968.

SISTERHOOD IS POWERFUL : LE MOUVEMENT DE LIBÉRATION DES FEMMES. 1970- 1980

« Libération des femmes année zéro » clament pour tout programme les révoltées des années 70. La soudaineté et la radicalité de leur révolte a de quoi surprendre. Pensent-elles vraiment que l’essentiel reste à faire et que l’histoire de la libération des femmes commence par cette prise de parole collective qui investit le double refoulé des générations précédentes, à savoir l’union entre les femmes et la révolution sexuelle ?

Joignant le geste à la parole, elles créent avec une intuition remarquable un mouvement en rupture totale avec la dynamique d’émancipation de leurs aînées. C’est d’abord un mouvement non mixte qui accueille toutes les femmes, quelle que soit leur classe sociale, leurs pratiques sexuelles, leur origine géographique ou leur âge. C’est aussi un mouvement qui ne veut plus rentrer dans la cité, mais « faire éclater toutes les structures de la société et, en particulier, les plus quotidiennes. Nous ne voulons aucune part ni aucune place dans cette société qui s’est édifiée sans nous et sur notre dos, écrivent-elles dans le texte accompagnant Le Manifeste où 343 femmes déclarent avoir avorté illégalement. Quand le peuple des femmes, la partie à l’ombre de l’humanité prendra son destin en main, c’est alors qu’on pourra parler d’une révolution [14] ».

Le ton prophétique, l’audace, la nouveauté du langage montrent que l’Eros féminin rebelle a retrouvé son pouvoir de contestation de l’ordre patriarcal. Le combat pour la liberté de l’avortement et de la contraception a un impact immédiat, mobilisant la conscience indignée des femmes avec une efficacité surprenante. Mais ce n’est pas tout. En créant un mouvement non mixte, les femmes se donnent les moyens d’affronter la question que les féministes du passé n’ont cessé d’occulter, celle de l’homosexualité féminine et plus largement de l’amour de la femme pour elle-même et ses semblables. Car la proclamation d’une sororité nouvelle entre femmes, fondement d’un pouvoir être et pouvoir agir dans la cité, implique la reconnaissance des facteurs dynamiques qui poussent les femmes à s’unir. L’amour des femmes est-il un élément agissant de cette dynamique nouvelle d’émancipation ? Si la conscience d’une oppression commune incite les femmes à s’unir, l’amour est-il cette énergie qui donne la force de faire éclater les structures masculines de la société.

Le tabou néanmoins est énorme. Comment les homosexuelles peuvent-elles briser le silence quand elles n’ont d’autre référence que la clandestinité, d’autre modèle de Sappho et d’autre espoir que la révolution ? Plusieurs tentatives sont faites au groupe sexualité féminine, qui se réunit chez Antoinette Fouque et aux « Petites Marguerites » chez Monique Wittig, sans véritable succès. Les homosexuelles craignent d’être rejetées si elles se dévoilent et les hétérosexuelles sont médusées de les voir en chair et en os. Finalement, le déblocage va venir du groupe des Polymorphes Perverses, créé en février 1971 par Margaret Stephenson dans le but d’étudier la politique sexuelle d’après les textes de Freud et Marcuse. Il y a là des femmes de tous horizons, dont Anne-Marie Grélois, membre de l’association Arcadie, association réformiste « homophile » fondée en 1954 par André Baudry, qui va jouer un rôle déterminant dans le déclenchement de la révolte des homosexuels. Exaspérée de voir que le MLF ne tient pas ses promesses, elle organise une réunion à Arcadie qui rassemble une cinquantaine d’homosexuelles. Le fruit est mûr.

Les Gouines Rouges

Deux actions menées par le MLF en mars 1971 vont mettre le feu aux poudres. La contestation du meeting organisé par l’association contre l’avortement « Laissez-les vivre », à la Mutualité de Paris le 5 mars 1971 [15], et cinq jours plus tard l’interruption de l’émission radiophonique de Ménie Grégoire enregistrée en public sur le thème : « L’homosexualité, ce douloureux problème. »

« Nous ne souffrons pas - Liberté ! » disent les homosexuelles. Le succès est total. Quelques jours plus tard se crée le Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire (FHAR) [16], mouvement d’inspiration anarchiste qui se développe sur le modèle du MLF. C’est un mouvement « sans structure ni hiérarchie », sans président ni représentant officiel qui accueille tout le monde, hommes, femmes, travestis, « folles », bourgeois, etc.

« L’alliance entre les filles du MLF et les pédés du FHAR » paraît si évidente que personne ne remet en question la mixité du FHAR. Mais la parution du numéro 12 de Tout, où pour la première fois des homosexuels des deux sexes prennent publiquement la parole dans un journal d’extrême gauche, fait basculer l’équilibre entre les sexes du côté des hommes. Ils affluent au FHAR, et très vite nous nous sentons dépossédées du FHAR, de la parole, et peut-être plus encore de notre libération sexuelle. Les différences sautent aux yeux à présent. Les hommes revendiquent les rôles actif/passif, nous voulons les détruire. Les Gazolines [17] exhibent les stéréotypes de la féminité, nous rejetons l’image de la Femme et de l’éternel féminin. Nous parlons, ils ne nous écoutent plus. La misogynie latente et souvent humiliante d’un grand nombre d’hommes venus là pour « jouir sans entrave », comme le dit un slogan, nous décide à nous réunir à part le mardi, tout en pensant, comme l’écrit Anne-Marie dans le n° 12 de Tout que « notre place est à l’intersection des mouvements qui libéreront les femmes et les homosexuels. Le pouvoir que nous revendiquons est celui de nous réaliser [18] ».

Nous sommes une cinquantaine, une centaine peut-être, venues de tous les horizons et dont l’âge se situe entre vingt et trente-cinq ans. Je ne me souviens plus quand nous avons décidé de prendre ce nom de Gouines Rouges qu’un passant a lancé en nous voyant lors d’une manifestation. Nous avons distribué des tracts à l’entrée des boîtes de femmes, à Pigalle, chez Moon, organisé une fête aux halles en juin 1971 pour « fêter dans la joie le commencement de notre révolte, sortir de nos ghettos, vivre enfin notre amour au grand jour », comme disait le tract. Nous nous réunissons chez les unes et les autres, et un jour nous ne sommes plus revenues aux AG du FHAR. Le détour par le FHAR n’en a pas moins été un moment important de l’évolution de la problématique lesbianisme/féminisme en ce que du côté des lesbiennes il a scellé le choix de la non-mixité de manière quasi définitive.

Nous devenons alors un groupe du MLF, un de ces nombreux groupes informels qui se constituaient autour d’un sujet, pour préparer une action ou tout simplement explorer les motivations profondes de notre révolte. C’est un fait qui peut paraître étonnant aujourd’hui, mais nous n’avions pas d’autre revendication que vivre notre amour au grand jour. C’était un temps de genèse, et nous voulions tout à la fois être visibles et ne pas nous enfermer dans le ghetto de l’homosexualité. Cette contradiction ne nous inquiétait pas. Engagées dans un mouvement iconoclaste et une dynamique de contestation radicale du pouvoir mâle, nous ne voulions plus être enfermées dans des catégories d’aucune sorte. Sisterhood is powerfull disaient les Américaines, nous en faisions l’expérience enivrante, trop heureuses de pouvoir enfin nous unir aux autres femmes sans tenir compte de notre origine sociale, notre pratique sexuelle ou notre couleur de peau. Ce besoin d’être reconnues comme des « femmes à part entière » était si fort, que l’essentiel de nos actions de visibilité a été dirigé vers le mouvement. Hapenings dans les Assemblées générales sur le thème « les lesbiennes sont-elles des femmes ? » ou « notre problème est aussi le vôtre ». Et surtout, acte de visibilité collective aux « Journées de dénonciations des crimes contre les femmes », tenues à la Mutualité les 12 et 13 juin 1972, qui a permis de faire apparaître derrière le bonheur d’aimer les femmes par « choix politique » que promouvaient les « nouvelles homosexuelles », la souffrance, I’oppression, le silence que « les homosexuelles de toujours » avaient enduré durant les années de clandestinité.

Puis les réunions des Gouines Rouges se sont espacées. Trop jeunes, inexpérimentées, privées de modèles identitaires, d’histoire et de culture propre, nous n’étions pas prêtes à affronter le regard extérieur pour nous affirmer ailleurs que dans le Mouvement de Libération des femmes.

L’opposition hétérosexualité-homosexualité, une opposition dépassée ?

Une autre expérience a marqué de son empreinte indélébile le féminisme des années 70 : la frontière entre homosexualité et hétérosexualité pouvait devenir très floue dans un mouvement comme le MLF [19]. Des hétérosexuelles vivaient des histoires d’amour avec des femmes qui transformaient complètement l’approche de la libération sexuelle. Non seulement l’image de la Femme volait en éclats, mais les identités sexuelles elles-mêmes se brisaient avec les cadres imposés par la société. Iconoclastes par nécessité politique, puisqu’on ne pouvait entrer dans la cité sans briser les structures, nous le devenions par désir et par amour des femmes. Des pans entiers de réflexion s’ouvrirent brusquement à la conscience révoltée des femmes sur le désir, le passage à l’acte homosexuel, les conditionnements culturels et le franchissement des seuils et des limites. Lieu de libération de l’homosexualité féminine, le mouvement de libération des femmes devenait un espace identitaire nouveau où les hétérosexuelles déterritorialisent leurs désirs en découvrant leur propre aptitude à désirer des femmes. Découverte bouleversante, évidemment, autant pour les « anciennes homosexuelles » que pour les nouvelles, comme l’analysera Anne dans un texte dont le titre est à lui seul un constat de découverte : « La difficile frontière entre homosexualité et hétérosexualité » :

« ... Les homosexuelles sont assiégées par le mouvement qui veut foutre en l’air leur rempart, la frontière à l’intérieur de laquelle gît encore l’homosexualité.

La frontière est de plus en plus difficile (à défendre). Son effondrement n’annoncera pas le règne de la bisexualité généralisée comme ont pu le proclamer autrefois certaines nouvelles homosexuelles triomphantes, mais l’homosexualité généralisée, non exclusive d’autre chose d’ailleurs. Qu’est-ce que cela veut dire exactement ? Difficile à dire. Mais est-ce que cela n’a pas à voir avec la peur d’éclatement du corps qu’ont éprouvée plusieurs anciennes hétérosexuelles avant le passage à l’homosexualité ? [20] »

Cette peur ne disparaîtra jamais totalement. Comment ne pas avoir peur d’un désir qui entraîne loin des images socialement légitimantes, dans une confrontation avec la « loi du Père » qui se fait au détriment des femmes ? Mais cette peur est aussi le signe que la libération des femmes est une expérience de l’être tout entier qui expérimente une nouvelle identité à travers l’ébranlement des structures les plus « naturelles ». Comme le dira Monique Wittig à la même époque dans une interview au journal Actuel : « Le lesbianisme n’est pas seulement une pratique sexuelle, c’est aussi un comportement culturel : vivre par soi et pour soi, une indépendance totale par rapport au regard des hommes, à la mise en forme du monde qu’ils ont construit. (...) Je crois que les catégories hétérosexuelles-homosexuelles fonctionnent comme des manoeuvres de division et de diversion sur un problème qui nous est commun : qu’est-ce que notre sexualité [21] ? »

La crise de la représentation de l’Eros lesbien

Si l’homosexualité paraît triompher dans la pratique quotidienne du mouvement en impulsant un militantisme et une convivialité nouvelles entre femmes, dans les faits, elle passe rapidement au second rang des préoccupations collectives. Derrière la lutte contre le viol notamment, qui succède à la lutte pour la libre maternité après le vote de la loi Veil en novembre 1974. C’est une chose de briser les carcans ! C’en est une autre de mettre autre chose à la place, et l’on va s’apercevoir assez vite que si la « libre disposition de notre corps » fait l’unanimité des femmes en révolte, l’extension territoire de la liberté sexuelle féminine jusqu’au lesbianisme ne mobilise pas tant d’énergies.

Le groupe « Psychanalyse et Politique » fondé par Antoinette Fouque affirme dès 1973 que « l’homosexualité primaire des femmes devrait n’être qu’un passage vers une hétérosexualité retrouvée et vraiment libre [22] », Cela signifie-t-il que seule l’hétérosexualité est « vraiment libre » ? Si elles n’osent pas encore aller jusque-là, le seul fait de se réclamer d’un « (im)pouvoir matriciel d’engendrements, de dépenses, de chaos, de différences [23]... », vise à restaurer le pouvoir archaïque maternel face à l’Eros rebelle des lesbiennes, les éliminant du même coup d’un devenir commun dans la cité.

La tendance Lutte de Classe réintroduit les mêmes divisions entre homosexuelles et hétérosexuelles au moyen de la théorie marxiste léniniste dont on sait le peu de crédit qu’elle accorde au pouvoir révolutionnaire d’Eros. De plus, les homosexuelles doivent se montrer discrètes de peur d’éloigner les femmes du « mouvement de masse » à construire.

Même les Féministes révolutionnaires qui revendiquent l’héritage intellectuel de Simone de Beauvoir ne sont pas loin de penser que la question est réglée tant la frontière entre homosexualité et hétérosexualité s’est effacée entre elles. La disparition des Gouines Rouges laisse un vide qui ne préoccupe personne car la question de la visibilité des lesbiennes semble comme suspendue à ce travail collectif d’élaboration d’une nouvelle culture de femmes qui mobilise tant de groupes autour des projets concernant le cinéma, la littérature, l’histoire des femmes. Mais l’iconoclasme féministe n’a pas épargné la représentation de l’Eros lesbien, entraînant une nouvelle crise dans l’histoire mouvementée des rapports entre lesbiennes et féministes : la tentation du séparatisme lesbien. La lutte contre le viol et la pornographie est un moment important de ce processus de la radicalisation des lesbiennes. D’abord parce que ce sont deux jeunes Belges, Anne Tonglet et sa compagne, violées dans les calanques marseillaises pendant les vacances 1974, qui vont accepter pour la première fois de mener le procès contre leurs violeurs du tribunal correctionnel à la cour d’Assises [24], assumant publiquement avec leur avocate Gisèle Halimi le fait qu’elles vivaient ensemble. Et ensuite parce que le terrain du viol est celui de la confrontation directe avec l’intolérable de la sexualité masculine, celui où l’Eros féminin s’est vu infliger les pires blessures dans l’indifférence sociale quand ce n’est pas dans la dénégation .

« Une lesbienne n’est pas une femme » (M. Wittig)

C’est dans un double contexte d’éclatement du mouvement après le dépôt en 1979 du sigle MLF par la tendance Psychanalyse et Politique et de montée de la gauche au pouvoir, que l’irréductible lesbien va réagir à son occultation en s’érigeant comme devenir révolutionnaire d’une société « hétérosexiste » incapable de se réformer sans occulter à nouveau les lesbiennes. Mais nous ne sommes plus en 1970 et comme le temps de la mobilisation est passé, c’est dans le champ conceptuel que va porter l’effort de visibilité. En 1980 Monique Wittig publie deux articles retentissants dans la revue Questions féministes : « La pensée straight » et « On ne naît pas femme ». Se situant dans un « matérialisme lesbien », Monique Wittig remet en question l’idée de la division « naturelle » des sexes et le fait que les lesbiennes appartiendraient au groupe « naturel » des femmes. « Une lesbienne doit être quelque chose d’autre, écrit-elle, ni femme, ni homme, un produit de la société et non un produit de la " nature ", car il n’y a pas de " nature " dans la société [25]. » Par conséquent : « Une lesbienne n’est pas une femme et n’aime pas une femme. » Les conclusions de ce radicalisme lesbien se tirent d’elles-mêmes. Du fait que « les lesbiennes sont les seules historiquement qui se conçoivent au-delà des catégories de sexe du régime hétérosexuel [26] », elles incarnent un point de rupture idéologique et politique qui implique la scission avec les féministes qualifiées dès lors d’« hétéro-féministes ».

En 1980 un groupe de lesbiennes radicales se réunit à l’université de Jussieu sur les bases de cette analyse. Mais parce qu’elles ont poussé la rupture jusqu’à qualifier les hétérosexuelles de « collabos », une partie de l’équipe de Questions féministes, qui comprend des hétérosexuelles et des lesbiennes, se désolidarise et réagit en rompant à son tour avec les lesbiennes radicales au nom d’un féminisme radical incluant la solidarité entre toutes les femmes [27]. Les lesbiennes radicales (dont Monique Wittig) sont exclues de facto de la revue qui continue sous le titre à peine changé de Nouvelles Questions féministes. Mais, au lieu de prendre en charge la visibilité des lesbiennes, la nouvelle équipe délaisse la réflexion sur l’homosexualité en opérant un « renversement de perspective » au terme duquel « la contrainte à l’hétérosexualité » devient l’axe de contestation du patriarcat. Ce qui est une nouvelle façon de réocculter l’Eros lesbien, par la voie négative, pourrait-on dire, car ce n’est pas en démontrant pourquoi les femmes ne peuvent pas devenir lesbiennes qu’on explique pourquoi elles le sont. De plus, le déplacement de la réflexion féministe d’une quête identitaire vers la théorie des rapports sexe/genre, et plus largement des rapports sociaux de sexe, a pour conséquence immédiate d’isoler encore plus les chercheuses lesbiennes en les obligeant à s’inscrire dans une conceptualisation des rapports de sexes à laquelle elles ne participent que dans leurs rapports sociaux. Evacué du champ des connaissances « légitimantes », Eros lesbien est ainsi évacué de toute possibilité d’intégration dans la cité.

Le clivage qui s’est réinstallé entre lesbiennes radicales, lesbiennes féministes, féministes radicales, réformistes et/ou « hétéro-féministes », montre que l’effort de visibilité mené par les chercheuses et universitaires dans le champ conceptuel n’a pas tenu ses promesses dans le champ politique. L’arrivée de la gauche au pouvoir en mai 1981 va révéler toutes les faiblesses d’un féminisme prêt à sacrifier les éléments les plus novateurs et les plus dérangeants de la révolte des femmes dans l’espoir d’une intégration possible dans la cité. Le passage d’une contestation radicale de la « société mâle » et de ses structures de pouvoir à l’intégration dans la cité « socialiste », effectué en plein éclatement de la dynamique d’union entre femmes impulsée dans les années 70, confronte le féminisme à la même question que dans l’entre-deux-guerres : la respectabilité des revendications féministes implique-t-elle l’abandon de l’Eros féminin libre ?

L’INSTITUTIONNALISATION DU FÉMINISME ET LA DISPARITION DES LESBIENNES. 1981-1989

Avec la nomination d’Yvette Roudy à la tête du ministère des Droits des Femmes s’ouvre une nouvelle période de clivage entre le féminisme des droits et l’Eros lesbien. On peut même se demander si ce clivage n’est pas généré par le féminisme des droits dès lors qu’il se définit exclusivement par rapport au patriarcat. La nécessaire affirmation des droits des femmes dans la cité patriarcale ne doit pas occulter l’autre aspect du féminisme qui est l’exploration de la « féminité » révoltée à travers le développement d’une culture identitaire et d’un nouveau regard sur soi, sur les femmes et sur le monde. La construction du sujet (politique, créatif, amoureux...) se fait par la confrontation à ces deux mondes, celui de l’autre et de soi-même, de l’homme et de la femme, de l’extérieur et de l’intérieur, de la Cité et du mouvement conçu comme espace « politique » autonome des femmes, etc. L’oubli d’une des deux dimensions mène presque toujours au clivage et c’est ce qui va se passer avec les lesbiennes dans la mesure où elles deviennent le paradigme de « l’intérieur » du féminisme, de la relation des femmes entre elles et de l’autonomie par rapport aux hommes. L’institutionnalisation du féminisme va faire apparaître une vérité que l’on croyait dépassée : non seulement le lesbianisme est toujours tabou, mais il est tabou auprès des féministes elles-mêmes qui pratiquent plus ou moins consciemment la censure et l’auto-censure.

Alors que le féminisme avait été le grand vecteur de visibilité de l’homosexualité féminine dans les années 70, il se dérobe brusquement à son rôle historique au point d’être pratiquement absent de l’inscription de l’homosexualité dans la cité qui caractérise les années 80, et les années Sida.

Cette désertion est d’autant plus surprenante que la société semble s’ouvrir au fait lesbien. Marguerite Yourcenar est élue à l’Académie française en 1980. La même année, la romancière Jocelyne François obtient le prix Femina pour Joue-nous Espana qui raconte son histoire d’amour avec une femme. Par ailleurs, le mouvement gay prend de l’ampleur avec la création d’une activité militante et commerciale qui comprend des journaux (Gay Pied), des revues mixtes comme Masques et le mensuel Homophonies, publié par le CUARH (Comité d’Urgence Anti-Répression Homosexuelle), une radio libre (Fréquence Gay), une librairie et des commerces qui drainent l’énorme potentiel économique des gays. Du côté des femmes, plusieurs journaux sont créés dès 1978 qui affirment une « identité » lesbienne comme Quand les femmes s’aiment né à Lyon (1978-1980), Désormais (1979), Lesbia magazine, fondé en novembre 1982 par Christiane Jouve et Catherine Marjolet, la revue littéraire Vlasta (1983-1984) et les Archives Lesbiennes [28]. Le MIEL (Mouvement d’informations et d’Expressions Lesbiennes), fondé en mai 1982, fait néanmoins figure d’exception. Première association de lesbiennes à se constituer selon la loi 1901, et donc à s’inscrire dans le jeu démocratique, elle est domiciliée à la Maison des Femmes, gardant des liens officiels avec le féminisme qui ne seront jamais rompus.

Il faut se rendre à l’évidence : le lesbianisme n’est plus un enjeu du féminisme, comme le démontrera bien malgré lui un ouvrage publié en 1985 par vingt-sept personnalités sur Le féminisme et ses enjeux. Pas une n’aborde la question, alors qu’elle a toute latitude pour le faire. Dans sa chronologie du MLF, Martine Storti ne parle pas des Gouines Rouges ni des relations du MLF avec le FHAR. La question est purement et simplement évacuée, comme celle de la sororité considérée comme « conflictuelle » mais jamais associée à une réflexion sur l’amour. De son côté. Christine Delphy réussit à parler de « la sexualité non coïtale » sans écrire le mot lesbienne, et quand elle parle d’homosexualité c’est pour la mettre au même niveau que « I’auto-érotisme et... les rapports hétérosexuels non coïtaux », sans préciser s’il s’agit de ceux de l’homme ou de la femme [29].

Voici donc des « ténors » du féminisme qui, après avoir affirmé dans les années 70 que « le privé est politique », excluent le lesbianisme du champ politique dans l’espoir de présenter une image, donc acceptable, du féminisme. Un processus semblable se développe dans l’Université avec l’institutionnalisation des études féministes. Non seulement l’homosexualité est à nouveau tabou, mais elle ne figure quasiment pas dans la volumineuse Histoire des femmes, que publient Georges Duby et Michelle Perrot au début des années 90 [30]. Sujet marginal, gênant, brûlant. « A l’évidence, reconnaît l’historienne Arlette Farge en 1997, existent des zones de silence et d’occultation en histoire concernant l’homosexualité et plus particulièrement le lesbianisme. Elles sont faites non d’ignorance, mais bien souvent d’agacement plus ou moins conscient face à cette réalité toujours tenue sous silence [31]. »

C’est aussi parce qu’elles « agaçaient » trop visiblement les organisatrices du Festival international de films de femmes de Créteil que les lesbiennes décidèrent en 1989 de fonder l’Association Cinéffable dans le but d’organiser leur propre festival. L’occultation des lesbiennes par les féministes « officielles » a aussi son bon côté puisqu’elle les a obligées à s’auto-organiser en développant de nouvelles pratiques institutionnalisantes qui tentent d’inscrire la place des lesbiennes au sein du mouvement féministe et du mouvement gay.

« QUAND LES LESBIENNES SE FONT DU FÉMINISME » (CINÉFFABLE)

La nouvelle génération qui n’avait connu ni le MLF, ni le FHAR, ni les conflits autour du radicalisme, et qui n’avait donc pas fait le choix de la non-mixité, a eu du mal à trouver sa place. Comme l’exprimait Christiane Jouve en 1985 dans un éditorial de Lesbia magazine : « N’oublions jamais que nous sommes des femmes pour les hommes, des homosexuelles pour les femmes, c’est-à-dire un groupe profondément différent, dont les préoccupations, les modes de vie, les aspirations ne peuvent s’exprimer par une simple assimilation aux femmes ou aux homosexuels [32]. »

Cette « position incongrue entre marginalité et intégration » va obliger les jeunes lesbiennes à faire des choix entre le féminisme et le mouvement gay, ou plus exactement entre le radicalisme lesbien et le mouvement gay puisque l’homophobie latente du féminisme officiel ne leur permet pas de s’intégrer aux côtés des anciennes et de bénéficier de leur expérience. Un certain nombre de lesbiennes désireuses d’agir rejoignent alors les associations de lutte contre le Sida comme Act Up et AIDES [33] OU elles cherchent une légitimité en tant que lesbiennes par la solidarité avec les hommes touchés par l’épidémie. Malgré leur présence dans les associations mixtes comme les Centres Gays et Lesbiens de Paris et de grandes villes de province, elles n’ont guère eu d’influence sur le mode d’organisation et le contenu politique de la parole homosexuelle. L’homosexualité masculine opère toujours comme modèle universaliste et l’absence de femmes dans les instances de pouvoir des principales associations montre qu’elle opère aussi dans les structures militantes qui restent profondément patriarcales. En fait, les lesbiennes sont utilisées comme alibi universaliste du mouvement gay, et l’on a pu voir lors des Lesbian and Gay Pride organisées avec le succès que l’on sait, qu’elles pouvaient même être instrumentalisées par un mouvement gay qui ne songe guère à inscrire l’égalité entre hommes et femmes à son ordre du jour [34].

L’étude de Frédéric Martel sur le mouvement homosexuel en France depuis 1968 en donne la preuve éclatante par la façon dont il néglige complètement des questions importantes comme la misogynie du mouvement gay, les rapports lesbiennes/féministes, l’apport de la pensée féministe dans la critique des modèles sexuels culturels, des stéréotypes sexuels, du pouvoir, de la famille, du mariage, etc. Convaincu que l’homosexualité masculine est générique, il va même jusqu’à enterrer les lesbiennes dès la moitié du livre, lorsqu’il s’attaque à la question du Sida et du communautarisme gay. Mais le plus grave dans ce livre imprégné d’esprit patriarcal se situe dans la conclusion, lorsque l’auteur écrit : « Non sans une certaine mauvaise foi, les femmes homosexuelles ont mis en valeur, au nom de la défense de la femme, la haine de l’homme [35]. » Cette interprétation masculine et moraliste d’une réalité qu’il ne connaît que par oui-dire lui permet ainsi d’évacuer la question de l’amour entre femmes au nom d’un universalisme bon enfant, innocent et « objectif ».

Le colloque sur les « gays et lesbian studies » organisé en juin dernier au Centre Beaubourg, par Didier Eribon à l’occasion de l’European Lesbian and Gay Pride, procède du même esprit, mais s’exerçant du côté communautarisme cette fois-ci. Sous prétexte de montrer que les « Gays et Lesbian Studies commencent tout juste à émerger en France [36] », les organisateurs ont occulté délibérément les travaux réalisés depuis vingt ans dans notre pays sur les lesbiennes dans le cadre de l’histoire des femmes, comme ils ont d’ailleurs écarté du colloque les chercheurs et chercheuses travaillant en France. La rencontre organisée trois jours plus tard sur les « Figures historiques des homosexualités » réussit même à censurer totalement l’homosexualité féminine. On imagine la levée de boucliers si une femme avait organisé un colloque sur les figures de l’homosexualité où l’on n’aurait parlé que des femmes. C’est impensable évidemment, car les lesbiennes renvoient ici comme ailleurs au spécifique.

Mais la reconnaissance des lesbiennes est tout aussi difficile à réaliser du côté du mouvement féministe, ce qui explique peut-être pourquoi une revue comme Lesbia magazine pouvait situer « les droits des femmes » en dernière position de ses préoccupations : « Dans la hiérarchie de l’information priorité est donnée à ce qui concerne les lesbiennes, puis à la communauté homosexuelle (homme/femme) dans son ensemble ce qui veut dire les problèmes de droits comme les contrats d’union commune... et les droits des femmes dans la mesure où l’autonomie des lesbiennes dépend du statut et de la position des femmes dans la société [37]. »

Mais toutes les lesbiennes ne partagent pas cette échelle de valeurs, et bien que le féminisme se soit montré formidablement conventionnel et sexuellement correct depuis l’arrivée de la gauche au pouvoir, ses idéaux émancipateurs n’en continuent pas moins de battre dans le coeur de nombreuses lesbiennes. On peut même se demander si ce ne sont pas les lesbiennes qui assurent la continuité des structures militantes féministes quand on voit en province notamment, comment elles participent activement aux Maisons des Femmes, aux associations pro-choix de lutte pour l’avortement menacé par les commandos d’extrême droite, aux structures alternatives féministes, etc. Une enquête -sociologique reste à faire.

Ces dernières années un élément nouveau est apparu : la décision de déployer leur action sur un terrain ouvertement lesbien. Entre 1985 et 1997 plus de vingt associations lesbiennes se sont créées dans les grandes villes de France [38], impulsant une pratique citoyenne nouvelle qui intègre un triple héritage : celui du mouvement associatif, creuset de la démocratie, celui du féminisme, creuset de la citoyenneté des femmes, et l’héritage du lesbianisme, creuset de l’autonomie féminine et d’une pratique culturelle émancipatrice. Organisées autour des principes d’autonomie, de non-mixité, anti-hiérarchie, démocratie directe et auto-financement ces associations couvrent plusieurs champs à la fois, du politique au culturel en passant par le festif. Comme l’exprime Cinéffable dans l’éditorial du 8e festival : « Aux logiques de structures centralisatrices et bureaucratiques, Cinéffable oppose la solidarité entre femmes, la dynamique des réseaux et des projets [39]. » 1 264 adhésions en 1995 pour 4 120 entrées, 1 669 en 1996 avec 7000 entrées, le succès du festival, qui comprend en outre des débats, une exposition de plasticiennes, une convivialité entre femmes et la connexion sur le réseau internet, montre que la formule répond à un réel besoin de pratiques institutionnalisantes. L’originalité de ces pratiques est d’agir à la fois au niveau symbolique avec la réappropriation du pouvoir de fabriquer les images, et au niveau politique avec la prise en main de sa propre représentation. L’autofinancement complet de ces manifestations qui n’ont bénéficié d’aucune subvention, que ce soit de l’État, de la région ou de la commune, ouvre également de nouvelles perspectives d’action dans ce monde régi par « l’horreur économique ».

La création de la Coordination Lesbienne Nationale, au printemps 1997, la première du genre en France à regrouper les associations et les individus dans le but de « promouvoir la culture et la visibilité des lesbiennes » est un véritable défi lancé au féminisme traditionnel. Il ne s’agit pas seulement d’agir pour les droits des lesbiennes, mais de lutter « contre les discriminations faites aux femmes pour faciliter les communications nationales et internationales [40] ». Il se pourrait bien que se dessine ici un renouveau du combat pour l’émancipation sexuelle et amoureuse des femmes dont les lesbiennes sont le fer de lance.

L’ÉMANCIPATION SEXUELLE DES FEMMES... UN ENJEU POLITIQUE POUR LE XXIe SIECLE ?

La 4e Conférence mondiale des femmes réunie en septembre 1995 à Pékin a montré que les concepts juridiques de &am

par Sidérale publié dans : Féminisme
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Mardi 22 mai 2007

Comprendre le féminisme

Publié le 21 mai 2007
par dandi


Féminisme

le symbole astrologique de la planète Vénus, aussi appelé le « miroir de Vénus », devenu symbole du genre associé, fut repris comme emblème des mouvements féministes

Le féminisme est un ensemble d’idées politiques, philosophiques et sociales cherchant à promouvoir les droits des femmes et leurs intérêts dans la société civile. La pensée féministe vise en particulier l’amélioration du statut des femmes dans les sociétés où la tradition établit des inégalités fondées sur le sexe.

Né après l’âge industriel, le féminisme se réclame de mouvements plus anciens ou de combats menés dans d’autres contextes historiques. Il est parfois présenté comme une lutte menée afin d’abolir l’oppression dont les femmes sont victimes au quotidien.

Le féminisme est soutenu principalement par les femmes, bien qu’il soit également activement supporté par des hommes. Les féministes cherchent à faire progresser les femmes dans leur contexte social, politique et économique, mais également dans la perception qu’elles ont d’elles-mêmes. Ils défendent l’idée que « le personnel est politique » et font avancer la cause des femmes en les aidant à se structurer comme des personnes autonomes, capables de gérer leur propre corps et, de façon plus générale, toutes les dimensions de leur vie.

Le féminisme travaille à construire de nouveaux rapports sociaux et développe des outils propres à la défense des droits des femmes et de leursacquis. Ce mouvement est soutenu par diverses théories sociologiques et philosophiques.

On parle souvent des acquis du mouvement féministe. Mais aucun progrès social, y compris quand il est inscrit dans la loi, n’est gravé dans le marbre. L’histoire contemporaine le démontre à l’envi. Particulièrement fragiles, les acquis féministes sont en butte à plusieurs types d’obstacles : les attaques « masculinistes », le « baquelache » idéologique et la mauvaise volonté politique ; le matraquage du mythe de « l’égalité-déjà-là ».

La contre-offensive patriarcale se constate dans tous les pays. Partout, ce sont en majorité des femmes qu’on envoie en première ligne pour dire que le féminisme ne passera pas ou n’est pas passé ; n’est pas ou n’est plus utile ; a toujours été nocif ou l’est devenu. Parmi elles, d’anciennes féministes ou sympathisantes, dont la parole est dégustée avec cette gourmandise un peu obscène autrefois réservée aux « confessions » d’anciens staliniens.

Souvent empruntés aux Etats-Unis, les thèmes sont partout les mêmes : les féministes exagèrent car l’oppression des femmes, c’est fini, le harcèlement sexuel ça n’existe pas, le viol entre conjoints non plus . Le tout est accompagné d’une sauce « cocorico ». Dans le domaine des mœurs aussi, il existerait une « exception française » : les rapports entre les sexes seraient idylliques. Le grossier sexisme étranger laisserait la place à la fine « séduction » gauloise. On peut se demander comment des gens intelligents par ailleurs arrivent à croire, en dépit des enquêtes, des chiffres, des faits divers montrant l’extraordinaire similitude d’un pays à l’autre, que l’oppression des femmes s’arrête tout net à Annemasse et à Port-Bou comme en son temps le nuage de Tchernobyl.

Quand les conventions internationales ou les directives européennes restent lettre morte ; quand les lois internes interdisant la discrimination sexuelle ne sont pas plus appliquées que celles interdisant la discrimination raciste, on est obligé de parler d’une collusion, non dite mais néanmoins réelle, entre tous les acteurs : employeurs, syndicats, appareil judiciaire, Etat, médias. En France, la loi de 1983 sur l’égalité dans le travail n’a jamais été mise en œuvre. Elle était d’ailleurs faite, si l’on peut dire, pour ne pas l’être car elle ne comporte aucune sanction ; la loi « Génisson » de 2001 en a introduit quelques-unes, et, à la veille des élections régionales, le chef de l’Etat a annoncé son intention de la faire appliquer . Une promesse en forme d’aveu puisqu’il faudrait une intervention présidentielle pour qu’une loi soit considérée autrement qu’un chiffon de papier.

Celle sur l’avortement est violée matin, midi et soir par les hôpitaux, les chefs de service, les services sociaux et l’Etat, qui ne mettent pas en place les centres d’interruption volontaire de grossesse (IVG) prévus par les décrets d’application. Un combat constant se révèle nécessaire pour empêcher qu’entre les « dysfonctionnements » et le travail de sape des lobbies anti-choix l’IVG ne disparaisse purement et simplement.

C’est d’autant plus important que les lobbies « masculinistes » sont fortement organisés, en France comme au niveau international, et très riches. Jour après jour, année après année, ces groupes de pression déposent sur les bureaux des ministres et des députés des propositions de remise en cause des lois sur l’avortement, sur le harcèlement sexuel, sur le divorce. Spectaculaires, leurs actions à découvert, comme celles des commandos anti-avortement, sont pourtant des excepti