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Il ne naît, il ne subsiste que si une partie reste
à conquérir.
On n'aime que ce qu'on ne possède pas
tout entier.
Marcel Proust

Man Ray - Hand on lips

" Je vous vois et vous me voyez,
J'ai une certaine conception de vous et vous de moi.
Je vois votre comportement et vous le mien.
Mais je ne vois pas, je n'ai jamais vu et ne verrai jamais votre expérience de moi ;
Pas plus que vous ne pouvez voir mon expérience de vous.
Je ne peux pas faire l'expéreince de votre expérience, ni le contraire.
Nous sommes l'un(e) et l'autre des hommes/des femmes invisibles.
Tous les hommes sont invisibles les uns des autres."
 France Culture - Voyages en psychiatrie - Août 2006

Féminisme

Mardi 22 mai 2007

Comprendre le féminisme

Publié le 21 mai 2007
par dandi


Féminisme

le symbole astrologique de la planète Vénus, aussi appelé le « miroir de Vénus », devenu symbole du genre associé, fut repris comme emblème des mouvements féministes

Le féminisme est un ensemble d’idées politiques, philosophiques et sociales cherchant à promouvoir les droits des femmes et leurs intérêts dans la société civile. La pensée féministe vise en particulier l’amélioration du statut des femmes dans les sociétés où la tradition établit des inégalités fondées sur le sexe.

Né après l’âge industriel, le féminisme se réclame de mouvements plus anciens ou de combats menés dans d’autres contextes historiques. Il est parfois présenté comme une lutte menée afin d’abolir l’oppression dont les femmes sont victimes au quotidien.

Le féminisme est soutenu principalement par les femmes, bien qu’il soit également activement supporté par des hommes. Les féministes cherchent à faire progresser les femmes dans leur contexte social, politique et économique, mais également dans la perception qu’elles ont d’elles-mêmes. Ils défendent l’idée que « le personnel est politique » et font avancer la cause des femmes en les aidant à se structurer comme des personnes autonomes, capables de gérer leur propre corps et, de façon plus générale, toutes les dimensions de leur vie.

Le féminisme travaille à construire de nouveaux rapports sociaux et développe des outils propres à la défense des droits des femmes et de leursacquis. Ce mouvement est soutenu par diverses théories sociologiques et philosophiques.

On parle souvent des acquis du mouvement féministe. Mais aucun progrès social, y compris quand il est inscrit dans la loi, n’est gravé dans le marbre. L’histoire contemporaine le démontre à l’envi. Particulièrement fragiles, les acquis féministes sont en butte à plusieurs types d’obstacles : les attaques « masculinistes », le « baquelache » idéologique et la mauvaise volonté politique ; le matraquage du mythe de « l’égalité-déjà-là ».

La contre-offensive patriarcale se constate dans tous les pays. Partout, ce sont en majorité des femmes qu’on envoie en première ligne pour dire que le féminisme ne passera pas ou n’est pas passé ; n’est pas ou n’est plus utile ; a toujours été nocif ou l’est devenu. Parmi elles, d’anciennes féministes ou sympathisantes, dont la parole est dégustée avec cette gourmandise un peu obscène autrefois réservée aux « confessions » d’anciens staliniens.

Souvent empruntés aux Etats-Unis, les thèmes sont partout les mêmes : les féministes exagèrent car l’oppression des femmes, c’est fini, le harcèlement sexuel ça n’existe pas, le viol entre conjoints non plus . Le tout est accompagné d’une sauce « cocorico ». Dans le domaine des mœurs aussi, il existerait une « exception française » : les rapports entre les sexes seraient idylliques. Le grossier sexisme étranger laisserait la place à la fine « séduction » gauloise. On peut se demander comment des gens intelligents par ailleurs arrivent à croire, en dépit des enquêtes, des chiffres, des faits divers montrant l’extraordinaire similitude d’un pays à l’autre, que l’oppression des femmes s’arrête tout net à Annemasse et à Port-Bou comme en son temps le nuage de Tchernobyl.

Quand les conventions internationales ou les directives européennes restent lettre morte ; quand les lois internes interdisant la discrimination sexuelle ne sont pas plus appliquées que celles interdisant la discrimination raciste, on est obligé de parler d’une collusion, non dite mais néanmoins réelle, entre tous les acteurs : employeurs, syndicats, appareil judiciaire, Etat, médias. En France, la loi de 1983 sur l’égalité dans le travail n’a jamais été mise en œuvre. Elle était d’ailleurs faite, si l’on peut dire, pour ne pas l’être car elle ne comporte aucune sanction ; la loi « Génisson » de 2001 en a introduit quelques-unes, et, à la veille des élections régionales, le chef de l’Etat a annoncé son intention de la faire appliquer . Une promesse en forme d’aveu puisqu’il faudrait une intervention présidentielle pour qu’une loi soit considérée autrement qu’un chiffon de papier.

Celle sur l’avortement est violée matin, midi et soir par les hôpitaux, les chefs de service, les services sociaux et l’Etat, qui ne mettent pas en place les centres d’interruption volontaire de grossesse (IVG) prévus par les décrets d’application. Un combat constant se révèle nécessaire pour empêcher qu’entre les « dysfonctionnements » et le travail de sape des lobbies anti-choix l’IVG ne disparaisse purement et simplement.

C’est d’autant plus important que les lobbies « masculinistes » sont fortement organisés, en France comme au niveau international, et très riches. Jour après jour, année après année, ces groupes de pression déposent sur les bureaux des ministres et des députés des propositions de remise en cause des lois sur l’avortement, sur le harcèlement sexuel, sur le divorce. Spectaculaires, leurs actions à découvert, comme celles des commandos anti-avortement, sont pourtant des exceptions. Le plus souvent, ces groupes de pression agissent de façon souterraine, en formant des « experts » qui témoigneront devant les tribunaux, en écrivant des livres de « psychologie » où les avocats des hommes violents et des pères incestueux, ainsi que les auteures d’ouvrages « baquelachiens », puisent leurs arguments . Outre le droit à l’avortement, ils ciblent les lois sur la pénalisation des violences masculines contre les femmes et contre les enfants.

Du coup, pousser à l’adoption des lois et ensuite à les faire appliquer consomme une bonne part de l’énergie du mouvement féministe. Mais cela ne saurait constituer son seul but. En effet, l’inégalité flagrante entre femmes et hommes sur le marché du travail s’adosse à l’exploitation du travail domestique des femmes, qui en assurent 90 %. Cette exploitation fait partie de l’ossature du système social, comme la division en classes sociales. Or la structure sociale n’est pas rectifiable par la loi – au contraire, c’en est le fondement, même s’il demeure caché.

Comment mettre en cause ce volet de l’exploitation économique des femmes qui semble ne relever que de négociations interindividuelles dans les couples, alors qu’il s’agit de la base de l’organisation patriarcale de nos sociétés ? Trouver cet angle d’attaque est un défi que le mouvement féministe n’a pas encore relevé, même si quelques pistes ont déjà été suggérées .

De plus, deux ou trois générations de jeunes femmes, qui auraient dû prendre le relais des féministes des années 1970, se sont tenues à l’écart du mouvement dont la parole et le combat sont restés confidentiels. Les médias ont fait le choix de l’antiféminisme, avec des campagnes incluant une présentation négative des féministes « moches et frustrées », « anti-hommes », « toutes lesbiennes »... Mais l’arme la plus efficace est le matraquage de l’idée que « tout est gagné, il n’y a plus rien à faire »... sauf à retrousser ses manches et à prouver qu’on est digne de cette égalité . Et si les femmes n’y arrivent pas, c’est leur faute – et non celle de la société. Elles se culpabilisent.

L’affirmation d’une « égalité-déjà-là » ne représente pas seulement un mensonge, c’est un poison qui entre dans l’âme des femmes et détruit leur estime d’elles-mêmes, leur croyance souvent fragile qu’elles sont des individus à part entière – et pas à moitié. L’un des enjeux du féminisme actuel consiste donc à éclairer cette situation, à montrer que dans aucun pays et dans aucun rapport social les dominants ne renoncent de bon gré à leurs privilèges. Il faut pousser les femmes à la lutte, et pour cela – c’est peut-être le plus difficile – les convaincre qu’elles le valent bien.

Partout se sont mis en place des barrages idéologiques à toute action en faveur de l’égalité substantielle... au nom de l’égalité elle-même. En France, la classe politique – gauche et droite confondues – et une partie de l’intelligentsia s’appuient sur le concept de république pour s’opposer à toute revendication des groupes qui se sont constitués en raison d’une oppression partagée comme les femmes, les homosexuels, les ouvriers, les victimes du racisme. Toute mention de catégories ou de groupes est réputée contraire à l’esprit de la république, et donc contraire à l’esprit de l’égalité. Tel est le syllogisme qui a été opposé à la proposition de quotas (de 25 %) pour les femmes sur les listes électorales par le Conseil constitutionnel en 1982.

C’est au nom de l’universalisme républicain que la campagne pour la parité a été attaquée ; on pouvait certes reprocher à celle-ci son argumentaire essentialiste, mais pas de vouloir corriger une discrimination indéniable dans l’accès aux fonctions électives. De même, les homosexuels ou les descendants d’immigrés sont parfois soupçonnés de comploter contre les principes républicains, alors que, réunis par une communauté d’exclusion, ils ne demandent qu’à y entrer, dans cette république ! Ainsi, entretenant la confusion entre l’égalité proclamée et l’égalité réelle, certains finissent par transformer la république en arme contre l’égalité réelle. Rappeler que l’égalité constitue un idéal à construire contre une réalité faite d’inégalités demeure un enjeu majeur du féminisme.

Un mouvement ne consiste pas seulement à avancer sur une route mais à la tracer, la cartographie de l’oppression et le dessin de la libération ne sont jamais terminés. Plus interne au mouvement féministe, l’un des objectifs cruciaux vise à retrouver l’élan lié à la spécificité de ses principes de non-mixité. Ceux-ci font du mouvement féministe un modèle d’auto-émancipation où les opprimé-e-s non seulement luttent pour leur libération, mais la définissent.

Les luttes féministes sont plurielles (pour l’avortement, les droits des lesbiennes, contre les violences, etc.), diverses dans leurs formes d’organisation (groupes locaux, fédérations nationales comme Solidarité-femmes, coalitions comme le Collectif national pour le droit des femmes [CNDF], commissions dans des ligues ou des organisations non gouvernementales [ONG] internationales). Une grande partie de l’action féministe se fait dans des groupes composés de femmes et d’hommes : qu’il s’agisse de groupes mixtes par choix – comme MixCité, le Collectif contre le publisexisme, la Meute – ou de fait, comme les commissions femmes dans les syndicats ou dans les ONG, dans les groupes ou les partis.

Cette mixité est nécessaire au rayonnement de l’action féministe, à sa présence dans un grand nombre de lieux tant militants qu’institutionnels – les études féministes par exemple se développent dans la recherche et l’université. Ces relais mixtes sont à la fois le signe de la capacité de l’action féministe à gagner une large audience, et la condition de sa réussite à exercer une influence.

La non-mixité n’est pas pour autant obsolète. Tant s’en faut. Quand elle a été inventée en 1970, celle du Mouvement de libération des femmes (MLF) a choqué l’ensemble de la société, y compris les féministes de la génération précédente. Car la non-mixité est née d’une rupture théorique qui remet en cause les analyses antérieures sur la subordination des femmes : il n’est plus question d’une « condition féminine » dont tous, femmes et hommes confondus, nous pâtirions également, mais de l’oppression des femmes.

Obtenir des lois n’était pas la préoccupation majeure du MLF. Son but était autrement ambitieux, autrement utopique. Les lois ont été le sous-produit bienvenu d’un travail gratuit – sans finalité concrète immédiate, comme la recherche fondamentale. Et si ce sous-produit a vu le jour, c’est aussi parce qu’il ne constituait pas le but ultime, ou plutôt parce que la barre était placée plus haut. Cette ambition « irréaliste » – se permettant de mettre entre parenthèses l’efficacité immédiate – a finalement donné un élan tel que des choses ont été gagnées dans la réalité.

La campagne d’alors pour recriminaliser le viol est issue de la réflexion des groupes dits de « prise de conscience ». Avec la mise en commun et le partage de leurs expériences, les femmes découvraient ainsi que leurs problèmes n’étaient pas particuliers, et n’avaient donc pas de solution individuelle.

De même, la critique de la sexualité a permis la campagne pour le droit à l’avortement, pour la recriminalisation du viol, contre la violence masculine dans les couples. Elle prenait à bras-le-corps les théories savantes et de vulgarisation sur la sexualité, et les déclarait nulles et non avenues, comme autant de rationalisations de la domination masculine. Actuellement, cette critique est devenue quasi inaudible devant le retour vengeur d’un érotisme patriarcal avec la banalisation de la prostitution, de la pornographie, et du sado-masochisme, qui est leur substrat commun. Trente-trois ans après, le mouvement féministe vit toujours sur les renversements de perspective accomplis dans les premières années grâce à la pratique non mixte. Celle-ci se révèle nécessaire parce que les hommes n’ont pas le même intérêt – ni objectif ni subjectif – à lutter pour la libération des femmes. Mais surtout parce que les opprimé-e-s doivent définir leur oppression et donc leur libération elles/eux-mêmes, sous peine de voir d’autres les définir à leur place . Et il est impossible de le faire en présence de personnes qui, d’une part, appartiennent au groupe objectivement oppresseur et, d’autre part, ne savent pas, et ne peuvent pas savoir, sauf circonstances exceptionnelles, ce que c’est que d’être traitée comme une femme – comme un-e Noir-e, comme un pédé, comme un-e Arabe, comme une lesbienne – tous les jours de leur vie. Aucun degré d’empathie ne peut remplacer l’expérience. Compatir n’est pas pâtir.

Bien sûr, les hommes ont un rôle dans le mouvement féministe, mais il ne peut pas être le même que celui des femmes. Or la non-mixité est déconsidérée, parfois même vue comme un stade archaïque du mouvement, qui serait dépassé. Même dans les groupes non mixtes, on n’en tire pas forcément parti, et le respect de l’ordre du jour prend le pas sur la mise en commun des expériences. Résultat, beaucoup de femmes tiennent sur leur propre oppression un discours désincarné. Or, si elle n’est pas alimentée par la conscience vécue, quasi charnelle, de la réalité de l’oppression, la lutte politique devient un combat philanthropique.

Quand des femmes deviennent les philanthropes d’elles-mêmes, ne se souviennent plus ou veulent oublier qu’elles sont les humiliées et les offensées dont elles parlent, la force n’est plus avec elles. Garder, retrouver les sources de cette force représente aussi l’un des défis du nouveau siècle pour le mouvement féministe. Et pour tous les mouvements d’opprimés.


Historiquement dans les sociétés pré-modernes, la femme a été généralement exclue de nombreuses sphères qui lui sont aujourd’hui "accessibles" (politique, économique, militaire , etc.)

On se rappelle à ce titre que dans la cité grecque antique, la femme n’avait pas le droit de vote ; bien que libre, elle n’était pas en droit de se mêler aux affaires économiques de la cité car le droit de vote nécessitait de payer l’impôt. La femme a été souvent cantonnée à un devoir domestique où le travail comme moyen de subsistance et de protection du foyer incombait le plus souvent à la responsabilité des hommes (plus ou moins vrai face à l’agriculture). Les femmes étaient souvent traditionnellement entièrement à la charge de leur époux après avoir été à celle de leurs parents.

Une femme dans les mentalités de l’époque ne produisait qu’une descendance (voire une dot). Ce faisant historiquement, les femmes étaient privées bien souvent entres autres du droit de vote, du droit de gestion de ses revenus et de ses comptes , du droit de divorce et de l’accès à certains espaces exclusivement réservés aux hommes.

Si un large consensus à ces époques - autant des femmes que des hommes sur ce mode d’organisation sexiste de la société - était établi, son inadéquation - avec les mœurs et l’évolution de la société - devenait de plus en plus apparente. Certains corpus législatifs des religions le montrent bien par leur évolution : Reconnaissance des femmes et interdiction - proclamée par Jésus de Nazareth - de les répudier puis droit de divorce et protection accordés du prophète Mahomet, puis protestantisme et prêtrise accordés aux femmes, etc.

Ainsi, l’apport du féminisme du XXe siècle se manifeste par la réhabilitation inconditionnelle et universelle des droits des femmes qui, au vu de l’évolution de la société, est devenue l’une de leurs principales attentes. A celà il est bon de comprendre que l’organisation de la société pré-féministe, largement sexiste, reposait sur un consensus largement établi mais qui, tout au long de l’histoire, s’est vu remettre en question pour aboutir à une abolition progressive au XXe siècle, avec par exemple la Déclaration universelle des droits de l’homme - et de la femme -.

La révolution française et le droit des femmes Articles détaillés : Société des Républicaines Révolutionnaires et Société fraternelle de l’un et l’autre sexe.

Le terme "féminisme", longtemps attribué à tort à Fourier, ne date en réalité que de 1874. Mais c’est au cours de la révolution française que naît le mouvement de revendication sociale et politique qu’il désigne, de nombreuses femmes prenant alors part aux actions et aux débats révolutionnaires, et des hommes et des femmes réclamant l’égalité entre les sexes du statut politique et social.

Malgré les contributions féminines à la rédaction des cahiers de doléances et le rôle que jouent les femmes du peuple parisien - notamment lors des manifestations d’octobre 1789 pour demander du pain et des armes -, les femmes ne se voient pas attribuer de droit particulier dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen ; et si le nouveau régime leur reconnaît une personnalité civile, elles n’auront pas le droit de vote à cette époque.

Elles n’en continuent pas moins à investir l’espace public, organisées en clubs mixtes ou féminins et en sociétés d’entraide et de bienfaisance, et participent avec passion -à l’instar des hommes- à toutes les luttes politiques de l’époque. Parmi les personnalités féminines notoires des débuts de la Révolution, il faut retenir Olympe de Gouges qui publie en 1791 la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne et Théroigne de Méricourt qui appela le peuple à prendre les armes et participant à la prise de la Bastille, ce dont elle sera récompensée par le don d’une épée par l’Assemblée nationale. C’est par des femmes comme Claire Lacombe, Louison Chabry ou Renée Audou que fut organisée la marche sur Versailles qui finit par ramener Louis XVI dans la capitale.

Toutes deux proches des Girondins, elles connurent une fin tragique : Théroigne de Méricourt devenant folle après avoir été fouettée nue par des partisanes de leurs adversaires et Olympe de Gouges, guillotinée. On peut remarquer que si les femmes ont été privées du droit de vote, cela ne les a pas préservé des châtiments réservés aux hommes et nombreuses connurent la prison ou l’échafaud suite à leurs actions publiques ou politiques.

À partir de 1792, l’entrée en guerre de la France conduit certaines à se battre aux frontières tandis qu’en 1793 se développe à Paris un extrémisme féminin, porté par des femmes du peuple parisien proches des sans-culottes. Les deux cents femmes du Club des citoyennes républicaines révolutionnaires créé le 10 mai 1793 par Claire Lacombe et Pauline Léon, les « tricoteuses », occupent les tribunes publiques de la Constituante et apostrophent les députés, entendant représenter le peuple souverain. Leurs appels véhéments à la Terreur et à l’égalité, leur participation à la chute des Girondins et les autres manifestations spectaculaires des « enragées » allaient leur valoir une image de furies sanguinaires qui nourrirait longtemps les répulsions du pouvoir masculin. Claire Lacombe propose d’armer les femmes.

Cependant, plus que les excès d’une violence largement partagée à l’époque, ce sont d’abord les réticences des hommes au pouvoir qui excluent ces femmes de la sphère politique. La plupart des députés partagent les conceptions exposées dans l’Émile de Rousseau d’un idéal féminin restreint au rôle de mères et d’épouses, rares étant ceux qui, comme Condorcet, revendiquent le droit de vote des femmes au nom de la lutte contre le despotisme et l’esclavage.

En novembre 1793, toute association politique féminine est interdite, mais les femmes vont cependant continuer à jouer un rôle jusqu’à l’insurrection du printemps 95, dont le mot d’ordre est « du pain et la Constitution de 93 », avant que la répression généralisée qui marque la fin de la Révolution ne mette un terme provisoire à cette première prise de parole politique, pour les femmes comme pour les hommes.

Échos en Grande-Bretagne

En 1792, une femme de lettre britannique, Mary Wollstonecraft fait paraître « Vindication of the Rights of Woman », un ouvrage traduit en français la même année sous le titre de « Défense du droit des femmes ». L’auteur, qui participe aux débats passionnés suscités outre-Manche par la Révolution en France, n’hésite pas à y rapprocher le mariage de la prostitution. Elle oppose et rapproche l’exploitation dont sont victimes les femmes les plus pauvres, contraintes au travail salarié ou à la rémunération de leurs services sexuels, au sort des jeunes femmes de la petite et moyenne bourgeoisie privées de toutes perspectives professionnelles par les préjugés et le défaut d’éducation, et réduites à faire un beau parti.

Mary Wollstonecraft sera vite oubliée en France, avant d’être redécouverte par Flora Tristan en 1840.

Socialisme et affranchissement des femmes

En France, un féminisme militant va se développer à nouveau dans les milieux socialistes de la génération romantique, en particulier chez les saint-simoniens de la capitale. Des femmes y adoptent des modes de vie libres, souvent au scandale de l’opinion publique ; elles réclament l’égalité des droits et participent à l’abondante littérature de l’époque, comme Claire Démar qui publie en 1833 son Appel au peuple sur l’affranchissement de la femme.

Sur le plan politique, la constitution de la Monarchie de Juillet privant de ses droits la majorité de la population, leur combat rejoint celui des premiers défenseurs des ouvriers et des prolétaires, mais elles se mobilisent aussi contre le statut civil de la femme, soumise en matière juridique et financière à son mari — « La femme doit obéissance à son mari » affirme le Code civil — et pour le rétablissement du divorce interdit par la Restauration (1816). La Révolution de 1848 est un moment fort qui permet au féminisme de s’exprimer publiquement à travers des associations actives ; après l’échec de la révolution sociale, leur participation à ces événements et leurs prises de position vaudront à certaines militantes féministes de partager le sort des proscrits. Suffrage parade, New York City, 6 mai 1912 Suffrage parade, New York City, 6 mai 1912

Premières organisations et suffragettes

Dans les années 1820, les premières organisations féministes ont vu le jour aux États-Unis : La Female Anti-slavery Society dénonçait l’esclavage ; l’American Female Moral Reform Society voulait lutter contre la prostitution et l’alcoolisme.

Une cinquantaine d’années plus tard, d’autres mouvements dits des Suffragettes (1865) apparaissent, tout d’abord en Grande-Bretagne puis aux États-Unis. Les féministes américaines revendiquèrent l’égalité des droits civiques. En 1869, l’État du Wyoming autorise le suffrage féminin, suivi en 1911 de la Californie. En 1920, le 19e amendement est ratifié au niveau fédéral : toutes les américaines obtiennent le droit de vote (deux ans après les Anglaises).

Le XXe siècle

La première manifestation internationale des femmes a lieu le 8 mars 1911, suite à une proposition de Clara Zetkin. La revendication principale est le droit de vote.

À partir des années 1960, aux États-Unis, l’égalité des droits progresse. En 1963, la loi sur l’égalité des salaires (Equal Pay Act) est votée. Le 2 juillet 1964, la loi sur les droits civiques (Civil Rights Act) abolit théoriquement toute forme de discrimination aux États-Unis. Mais c’est à partir des années 1970, avec la contestation sociale née dans l’université de Berkeley en Californie, que les revendications féministes se structurent en véritables mouvements, tels que le Women’s Lib et le MLF en France, puis prennent de l’expansion.

Les dernières décennies

Avec les années 1980, les mouvements féministes, après les avancées de la décennie précédente, connaissent une pause. Désormais les femmes votent partout dans le monde occidental dont les parlements de pratiquement tous les pays ont voté des lois sur le divorce et sur la légalisation de la contraception et de l’avortement, qui furent les principales luttes des années 1970. Le développement du secteur tertiaire a permis une entrée massive des femmes dans de nombreuses professions, bien qu’en général à des niveaux subalternes. La volonté des milieux d’affaires de trouver simultanément de nouveaux consommateurs et de nouveaux salariés à mettre à la tâche y a possiblement contribué.

À priori, il semble qu’une certaine parité soit acquise. Cependant au regard des études qui ont été faites et publiées lors de la Conférence de Pékin, promue par l’ONU en 1995 dans le but de faire le bilan de la condition féminine dans le monde, on a pu s’apercevoir que ce n’était pas le cas dans de nombreux pays ; même en occident, la question reste controversée.

On se souviendra en France de la grève des mères, durant laquelle les hommes en soutien des féministes ont gardé les enfants quand les femmes sont parti manifester. Le féminisme moderne se prête à diverses interprétations.

Le féminisme analyse la condition féminine dans l’Histoire et dans le monde contemporain en suivant la réflexion initiée par Simone de Beauvoir, l’une des premières féministes qui revendiqua en France l’égalité des droits entre hommes et femmes. Dans Le Deuxième Sexe, elle affirme : « On ne naît pas femme, on le devient » ; c’est la construction des individualités qui impose des rôles différents, selon le genre, aux personnes des deux sexes.

Le féminisme affirme exister depuis toujours afin de lutter contre l’usurpation masculine de l’universalité. Selon cette définition, l’identité humaine n’est pas composée de deux identités, féminine et masculine, mais bien d’un humain unique qui se différencie en homme ou en femme.

Les analyses, plus pragmatiques, du féminisme américain, plus radical, naissent de la distinction entre le sexe et le genre. Elles posent que l’être humain est universel donc que l’identité sociale du genre féminin ou masculin est la résultante historique de l’oppression d’un sexe sur l’autre

Selon un autre courant de la pensée féministe, l’approche du problème est essentiellement de nature socio-économique et tient à la répartition des rôles entre les sexes. Selon cette théorie, le désavantage des femmes dans les sociétés tiendrait à ce que sont les hommes qui, historiquement, devaient pourvoir à la nourriture. Les femmes, occupées à la reproduction, au maternage et aux travaux domestiques qui entourent ces fonctions, ne se seraient jamais vues reconnaître l’importance, jugée marginale par les hommes, lointain héritage des sociétés de chasseurs de la préhistoire, de ces fonctions et de ce "travail invisible". Lorsqu’elles entrent massivement sur le marché du travail, au XXe siècle, sans avoir plus le pouvoir d’en négocier équitablement les règles qu’en avaient eu les ouvriers avant elles, elles se trouvent contraintes à subir ce que leur impose un patriarcat toujours en pleine forme[réf. nécessaire] , d’où la nécessité de repenser radicalement les fondements de la vie sociale commune aux hommes et aux femmes.

Les religions et les femmes

Dans l’ensemble, les religions sont perçues par les féministes comme défavorables aux femmes et sont accusées de leur réserver dans la société une place secondaire et un sort peu enviable[réf. nécessaire]. En s’attaquant aux systèmes religieux, les féministes ont pu en pratique contester plus aisément les positions conservatrices de la société en général. Ironiquement, les femmes ont souvent été des personnages clefs dans l’histoire des religions, alors qu’à l’inverse les religions ont parfois participé à l’émancipation de la femme dans la société.

* L’Église catholique n’admet pas la confusion des rôles masculin et féminin[réf. nécessaire], exclut les femmes de l’ordination, interdit le divorce[6], ne permet ni la sexualité en dehors de l’union du couple, ni l’avortement, ni même la contraception par des méthodes non naturelles. Elle a cependant, dès l’origine, proscrit la polygamie et la répudiation qui étaient des pratiques normales dans le monde antique.

Article détaillé : L’Église catholique et les femmes aujourd’hui.

* L’islam n’admet pas la confusion des rôles masculin et féminin, ni la sexualité en dehors de l’union du couple. Elle fut néanmoins la première religion du livre à offrir une possibilité de divorce (sous certaines conditions) à l’initiative de l’épouse. L’islam permet l’avortement dans certaines situations précises.

Article détaillé : Rapport entre les hommes et les femmes en islam.

* Le judaïsme assigne des rôles traditionnels précis aux hommes et aux femmes, en particulier chez les juifs orthodoxes : les femmes n’ont généralement pas accès au rabbinat et sont perçues comme « impures » pendant leur période menstruelle. Les relations sexuelles hors mariage sont prohibées et les couples doivent se soumettre aux règles de la niddah (« lois de la pureté familiale »). Le divorce et la répudiation sont permis mais découragés. L’avortement est strictement limité, la contraception interdite. La polygamie, traditionnellement permise, est maintenant interdite.

Articles détaillés : La femme dans le judaïsme et Nidda.

* Le protestantisme a, dans l’ensemble, une attitude plus ouverte à l’égard des femmes. Cependant, si certaines églises protestantes paraissent plus libérales, d’autres, en particulier celles suivant le mouvement évangéliste américain, sont tout aussi strictes sur le plan de la sexualité.


Cent ans de féminisme Sophie Bessis, journaliste indépendante (Paris).

Premier bilan après Beijing

Cinq ans après la conférence mondiale sur les femmes de Beijing, qui a rassemblé quelque 30 000 personnes de 189 pays, l’Assemblée générale des Nations unies doit se réunir en session spéciale du 5 au 9 juin 2000 à New York, afin de dresser le bilan des engagements pris en 1995 sur 12 thèmes prioritaires. Parmi eux figuraient notamment la sécurité des femmes, l’accès aux ressources économiques, la qualité des services éducatifs et des soins de santé, la participation paritaire des femmes aux responsabilités politiques et économiques ainsi que la promotion des droits humains. Par ailleurs, l’idée d’une Marche mondiale des femmes contre la pauvreté et la violence a été lancée le 8 mars 2000, à l’initiative de la Fédération des femmes du Québec. Dans ce cadre, environ 4 000 associations de 153 pays organisent des manifestations. Un grand rassemblement est notamment prévu devant le siège des Nations unies à New York le 17 octobre 2000, à l’occasion de la journée internationale pour l’élimination de la pauvreté.

www.un.org/ womenwatch/daw (site des Nations unies sur les femmes) www.ffq.qc.ca (site de la Fédération des femmes du Québec)

"J’ai longtemps hésité à écrire un livre sur la femme. Le sujet est irritant, surtout pour les femmes." Simone de Beauvoir, écrivaine française (1908-1986)

Tout au long du XXe siècle, des femmes ont bataillé pour leurs droits. Au cours des dernières décennies, leur combat est devenu vraiment mondial. Il continue, partout.

On entend souvent dire que le xxie siècle sera celui des femmes, tant a été rapide l’évolution de leur condition dans les dernières décennies de celui qui s’achève. S’il est bien tôt pour confirmer cette prédiction, on ne prend guère de risques en affirmant que le XXe siècle aura été celui de leur combat pour sortir du foyer, où l’ancestrale division sexuelle des rôles les avait confinées. Partout dans le monde, il a été rythmé par les luttes que les femmes ont menées pour acquérir les droits dont elles étaient privées et pour construire — avec les hommes — l’avenir de la planète. Certes, l’Histoire avait déjà connu de telles luttes, bien que ses versions officielles aient pris le parti de les occulter. Mais les brèves révoltes de cette « minorité » particulière, qui compte dans ses rangs plus de la moitié de l’humanité, n’ont nulle part changé la place des femmes au sein de leurs sociétés. Elles pouvaient régner sur la maison, bénéficiant parfois d’égards non négligeables ; elles n’en restaient pas moins nées pour servir les hommes et mettre au monde la descendance de leurs époux.

Leur premier combat : l’éducation Au XXe siècle en revanche, alors qu’elle paraissait figée, légitimée par tous les dieux ou par un ordre « naturel » tout aussi contraignant, la répartition traditionnelle des rôles commence à craquer de toutes parts sous le double effet de la modernisation du monde et des combats des femmes pour leur émancipation collective. Elles ont conduit bien des batailles pour obtenir progressivement, de conquêtes en régressions, une évolution de leur statut qui est loin d’être achevée. Leur premier combat du siècle est celui de l’éducation. De France où la première bachelière sort du lycée en 1861, au Japon où la première université féminine est créée en 1900, à l’Egypte où les filles accèdent à partir de 1900 à l’école secondaire, ou à la Tunisie où la première école pour filles ouvre ses portes la même année, les femmes qui le peuvent s’engouffrent dans la brèche que l’instruction leur entrouvre. Pas seulement pour être de meilleures gestionnaires du foyer et de bonnes éducatrices de leurs fils, comme le suggèrent les discours dominants de l’époque, mais pour faire autre chose que ce qu’elles ont toujours fait, pour investir l’espace public et accéder aux sphères qui leur sont interdites, de l’exercice de la citoyenneté à celui de la politique. Tout au long du XXe siècle, les femmes ont mené leurs luttes sur deux fronts, se battant pour obtenir des droits et participant aux grands mouvements d’émancipation sociale et politique qui l’ont ponctué. Croyant au pouvoir libérateur de ces derniers, elles n’ont souvent repris leurs combats spécifiques que quand les nouveaux maîtres de leurs pays les renvoyaient dans leurs foyers. De la Russe bolchévique Alexandra Kollontaï, première femme à faire partie d’un gouvernement en 1917, à l’Américaine noire Rosa Parks qui refuse en 1955 de céder sa place à un Blanc dans un autobus d’Alabama, déclenchant le mouvement des droits civiques, ou à Djamila Boupacha, héroïne de la guerre algérienne d’indépendance, elles ont pris part à toutes les luttes qui ont voulu mettre fin à toutes les oppressions, dont la leur, pensaient-elles. L’intimité qu’elles ont entretenue avec les révolutions a, toutefois, rarement payé les femmes de retour, et c’est en se battant sur le front de leurs propres droits qu’elles ont, en fait, engrangé leurs plus grandes victoires.

Lutte pour le droit de vote Les premiers mouvements féministes, qui apparaissent en Occident dès la fin du XIXe siècle, concentrent leurs actions dans le domaine du travail et des droits civiques. L’industrie a besoin d’une main-d’œuvre féminine qu’elle sous-paye par rapport à leurs homologues masculins. A travail égal, salaire égal, revendiquent les ouvrières américaines et européennes qui commencent à créer leurs propres syndicats et à multiplier les grèves. Si les progrès sont indéniables, on sait qu’après plus d’un siècle de batailles, l’égalité des salaires n’est pas encore acquise pour la majeure partie des femmes du globe. Le second mot d’ordre des pionnières du siècle concerne la participation à la vie civique, qui passe d’abord par l’obtention du droit de vote. La lutte est longue pour l’obtenir. Elle est parfois violente, comme celle des « suffragistes » britanniques qui descendent dans la rue pour tenter de l’arracher, ou des Chinoises, qui envahissent en 1912 le tout nouveau Parlement pour le réclamer. Acharnées partout, les résistances du monde politique cèdent progressivement devant la détermination des mouvements de femmes. C’est dans les pays scandinaves qu’elles deviennent le plus tôt, dès 1906 en Finlande, électrices et éligibles. La Première Guerre mondiale les ayant propulsées sur le devant de la scène, la plupart des Européennes obtiennent le droit de vote en 1918 et en 1919. Les Françaises et les Italiennes doivent attendre les lendemains de la seconde pour être enfin des citoyennes. Hors d’Occident, les femmes s’organisent aussi pour réclamer des droits. En Turquie, en Egypte, en Inde, des associations féminines voient le jour. En 1930, le premier congrès des femmes d’Orient se réunit à Damas pour revendiquer l’égalité. Durant toute cette période, des femmes proclament partout que, hors la maternité, elles veulent être « des hommes comme les autres » et que les hommes, les vrais, ne sauraient leur dénier ce droit.

Retrouver la maîtrise de leur corps La Seconde Guerre mondiale et les luttes de libération dans le Tiers-Monde font passer un temps au second plan leurs combats spécifiques. L’heure est aux luttes contre le fascisme, puis contre le colonialisme, qui mobilisent toutes les énergies. Des femmes s’y distinguent, ce qui ne suffira pas à établir les droits de leur sexe. Le monde continue pourtant de bouger. Avec les indépendances, de nombreuses femmes du Sud accèdent à l’école, au travail salarié et certaines, exceptionnellement, au monde fermé de la politique. Dans les pays occidentaux, l’après-guerre les voit investir massivement le marché du travail. Le décalage est de plus en plus considérable entre les réalités et des lois discriminatoires défendues par des pouvoirs exclusivement masculins. Modernité oblige, c’est encore en Occident que naît, dans le sillage du mouvement libertaire de 1968, la seconde génération du féminisme. Reprenant le flambeau des aînées, elle élargit leurs revendications. Car les féministes fin de siècle n’aspirent plus à être « des hommes comme les autres ». Contestant au « mâle blanc » sa prétention à représenter l’universel, elles ont pour ambition de devenir égales en demeurant des femmes. Né dans la classe moyenne américaine, le Mouvement de libération des femmes (Women’s Lib ou MLF) veut leur rendre la maîtrise de leurs corps. L’heure est à la lutte pour le droit à la contraception et à l’avortement dans les nombreux pays où l’une ou l’autre sont interdits, à l’autonomie, à l’égalité au sein du couple. « Le privé est politique » affirment les femmes en se réclamant du marxisme et de la psychanalyse. « Travailleurs de tous les pays, qui lave vos chaussettes ? » scandent les manifestantes des années 70 dans les rues de Paris. En France, la loi Veil qui autorise l’avortement déchaîne les passions en 1974. S’ils provoquent l’hostilité de nombreuses femmes du Tiers-Monde qui ne se reconnaissent pas dans ces combats « d’Occidentales » et veulent mener leurs propres luttes à leur rythme, les mouvements féministes ont toutefois donné un second souffle aux luttes des femmes dans le monde. Prenant acte des évolutions et proclamant leur intention de les accélérer, les Nations unies font de 1975 « l’année de la femme » et organisent à Mexico la première conférence internationale qui leur est consacrée. Déjà proclamée dans la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, l’égalité des sexes est réaffirmée par la Convention internationale de 1979 sur l’abolition de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, qui devient un précieux outil d’émancipation au Nord comme au Sud. Au fil des conférences organisées par l’ONU, à Copenhague en 1980, à Nairobi en 1985, à Pékin en 1995, femmes du Nord et du Sud trouvent des terrains d’entente, pour réclamer « un enfant si je veux, quand je veux » en refusant les injonctions des natalistes comme des malthusiens, pour revendiquer leur place dans des instances politiques qui décident sans elles de l’avenir du monde, pour lutter contre les régressions religieuses qui menacent leurs modestes conquêtes.

Misogynie de la classe politique Bien sûr, le combat des Koweïtiennes à qui l’on refuse le droit de vote ou des Indiennes contre l’infanticide des filles in utero ne peut être le même que celui des Américaines contre leurs fondamentalistes ou des Françaises contre la misogynie de leur classe politique. Empruntant des cours différents d’un continent à l’autre, n’ayant pas forcément les mêmes priorités, la lutte des femmes n’en est pas moins devenue mondiale au cours des dernières décennies. Depuis un quart de siècle, elles ont accru leur présence dans les espaces publics dont l’accès, cependant, ne leur est pas encore franchement ouvert. De l’Afrique à l’Asie, leurs organisations se sont multipliées et ont acquis de l’expérience. Mais leurs victoires restent incomplètes et l’avenir incertain. Du cauchemar des femmes afghanes aux résistances à l’égalité qui se manifestent dans les pays dits les plus avancés, les obstacles qu’elles rencontrent indiquent le chemin qui reste à parcourir. En verront-elles le terme au cours du siècle qui commence, et qui est censé être le leur ?


comprendre le mouvement féministe

les droits : un combat répété

le droit de vote

La révolution française pose le principe de l’égalité de tous, toutefois il n’est pas appliqué : les femmes n’ont pas accès au droit de vote. La Révolution a donc permis la mise en question de l’égalité entre hommes et femmes, sans aller pour autant au bout de sa démarche. Contrairement à l’Ancien Régime, elle reconnaît à la femme la personnalité civile.

A la fin du 19è siècle, aucune femme du monde occidental n’a encore obtenu les libertés civiles. Partout, le droit de vote lui est refusé. Les premières revendications, en France, naissent pendant la Révolution de 1848, avec la mise en place du suffrage universel réservé aux hommes. L’accession des femmes au droit de vote, tout au long du 19ème siècle, est repoussée, sous les motifs les plus contradictoires. L’éventualité de la participation des femmes à la vie publique, est écartée catégoriquement sous la pression des conservateurs, misogynes et hostiles. Les républicains redoutent, de leur côté, que les femmes, sous l’influence de l’église, par leurs voix, grossissent les rangs conservateurs, et fassent ainsi chanceler la République. Quand la lère guerre mondiale éclate, toute tentative de réforme est différée, alors qu’en 1913, les féministes semblaient en mesure de l’emporter. Une proposition de loi en faveur du droit de vote des femmes, à l’initiative des députés, au lendemain de la guerre est malheureusement rejetée par le sénat, dominé par les conservateurs. Au cours des années 20 et 30, de nouvelles initiatives parlementaires auront lieu, qui, toutes, se heurteront au blocage du sénat. La suppression par le régime de Vichy, instauré à la défaite de 1940, de tout système démocratique, va permettre paradoxalement l’apparition des femmes sur la scène publique. En effet, le rôle qu’elles ont joué dans la Résistance, les bouleversements sociaux consécutifs à la libération, les réactions contre le régime de Vichy et sa misogynie, vont donner enfin aux femmes le droit de vote et le droit d’être élue, par l’ordonnance du 21 avril 1944, signée par le Général de Gaulle.

le code civil

Le Code civil napoléonien de 1804, a eu incontestablement les conséquences les plus néfastes sur le statut de la femme. A l’époque, considéré comme un modèle imité dans de nombreux pays, il s’est pérennisé à bien des égards jusqu’à nos jours. En effet, ce Code civil est le reflet de la misogynie de son initiateur, Napoléon Bonaparte, pour lequel "la femme est donnée à l’hommee pour avoir des enfants ; elle est sa propriété, comme l’arbre à fruits est la propriété du jardinier". L’article 213, précise que "le mari doit protection à sa femme, la femme obéissance à son mari". Le Code civil, tout au long du 19è siècle, a confiné la femme dans un statut de mineure à vie. Jusqu’à la veille de la seconde guerre mondiale, certaines mesures perdureront, ainsi dans la plupart des pays européens, la femme devra demander l’autorisation à son mari pour exercer une profession (jusqu’en 1965, précisément dans le cas de la France). Il existe de ce fait, de nombreuses obligations de l’épouse, découlant de l’application du Code civil : notamment, elle ne peut sans cette autorisation se présenter à un examen, s’inscrire dans une université, ouvrir un compte en banque, faire établir un passeport, passer un permis de conduire, se faire soigner dans un établissement. La femme est épouse et mère. Elle est entièrement définie au 19è siècle, par son rôle familial. La femme est le pivot du fondement de l’ordre social. Afin que la femme reste soumise à son mari, le législateur est particulièrement vigilant et veille sur ce sujet. La femme ne peut se soustraire à ses devoirs conjugaux, car le viol entre mari et femme n’étant pas reconnu. Le législateur réprime sévèrement l’infidélité de la femme, car elle est susceptible de porter atteinte à l’odre public, par l’introduction d’un étranger dans la famille, en mo

Par Sidérale
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Samedi 2 juin 2007

DE L’ÉMANCIPATION AMOUREUSE DES FEMMES DANS LA CITÉ

Publié le 2 juin 2007
par dandi

Cet article a été publié pour la première fois dans le n° 598 (Mars - Avril 1998, p. 85-112) de la revue Les Temps Modernes.

DE L’ÉMANCIPATION AMOUREUSE DES FEMMES DANS LA CITÉ LESBIENNES ET FEMINISTES AU XXe SIECLE

Marie-Jo Bonnet

Que l’Eros lesbien [1] ait partie liée avec la lutte pour l’égalité entre les sexes dans la cité ne nous étonnera pas. Signe d’une émancipation sexuelle d’inspiration païenne, sous la Renaissance, il est devenu au XVIIIe siècle le symbole d’une émancipation sociale et culturelle dangereuse qui sera brutalement réprimée au XIXe siècle par un pouvoir « patriarcal » qui a peur des lesbiennes, le dit et classe l’amour entre femmes dans la décadence sociale, le vice et la pathologie.

Que le féminisme se soit longtemps refusé à assumer l’Eros lesbien comme l’expression d’une conduite de liberté féminine ne nous étonnera pas non plus. Dès l’émergence des luttes pour les droits des femmes le patriarcat s’est servi de l’homosexualité féminine comme d’un rempart au féminisme. Il a agité l’épouvantail de la « virilisation » des femmes avec d’autant plus de succès que sans espace politique, sans droits et sans pouvoir, les femmes avaient intérêt à « rester femmes » si elles voulaient s’intégrer dans la société [2].

Liberté sexuelle-pouvoir politique. Bien que ces deux courants se soient développés séparément jusqu’à l’émergence de la révolte des femmes des années 70, l’histoire conflictuelle des rapports entre féministes et lesbiennes au XXe siècle montre que si la sexualité est le noeud de l’oppression des femmes, elle est aussi le levier de leur libération actionnant un pouvoir d’affirmation des femmes dans la cité parmi les plus puissants.

LE CLIVAGE FÉMINISME/LESBIANISME

L’exemple de « La Garçonne » des années 20 est tout à fait représentatif des possibilités ouvertes par les lesbiennes qui se referment avec des féministes ayant peur d’affronter l’opprobre social. La Garçonne est le titre d’un roman de Victor Margueritte publié en 1922 avec un tel succès qu’elle est devenue un modèle social d’émancipation féminine. Pourquoi ? Parce que pour la première fois dans un roman à visée féministe l’héroïne a une aventure homosexuelle. Cette aventure ne dure pas, évidemment, mais elle impose le fait lesbien comme le fait de la femme émancipée exactement comme le fait Freud à la même époque dans son article Sur la psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine où il établit une relation de cause à effet entre le féminisme et l’homosexualité de son « cas » : « ...la jeune fille avait rapporté de ses années d’enfance un " complexe de virilité " fortement accentué écrit-il. Vive, combative (...) elle était proprement, une féministe trouvait injuste que les filles n’aient pas le droit de jouir des mêmes libertés que les garçons et d’une manière générale se révoltait contre le sort des femmes [3] ». Monique Lherbier, la Garçonne est féministe. Elle travaille, elle est économiquement indépendante, elle lutte pour l’égalité avec les hommes, et elle est autonome érotiquement depuis que « sous le visage de la consolation celui de la jouissance était confusément apparu [4] » en l’occurence la jeune Niquette dont « la fougue amoureuse » lui fait oublier ses déboires avec son fiancé.

La révélation d’une jouissance homosexuelle équivalente à la jouissance hétérosexuelle fait d’autant plus scandale, que les femmes sont « surnuméraires », et qu’elles viennent d’être écartées de leurs droits politiques par la République malgré leur contribution remarquable à l’effort de guerre. Une femme a-t-elle le pouvoir de donner à une autre femme la jouissance que l’homme s’est toujours cru seul capable de lui donner ? Le succès extraordinaire remporté par le roman montre que Victor Margueritte a touché un problème de fond dont l’exposé romanesque ne satisfait cependant personne. Ni la grande majorité des féministes qui sont choquées de voir l’héroïne « se vautrer dans la débauche », ni des lesbiennes comme Natalie Clifford Barney qui se reconnaissent plus volontiers dans la figure de « l’Amazone » que dans celle d’une « garçonne », calquée trop visiblement sur le modèle masculin. La fin du roman consacrée à l’exaltation de la maternité rédemptrice aurait de quoi satisfaire les féministes. Mais l’aventure homosexuelle passe d’autant moins qu’elle met en jeu une image de la femme « virile » habilement manipulée par le pouvoir masculin comme repoussoir du féminisme. Que l’héroïne sacrifie sa féminité en se coupant les cheveux juste après avoir rencontré Niquette est une anecdote. Cela devient « protestation virile », signe d’une émancipation dangereuse dès lors qu’elle est suivie de l’aventure homosexuelle. D’où l’avertissement de l’auteur : attention Mesdames, votre émancipation vous conduit droit au vice.

Les féministes entendront très bien ce message. « Est-il nécessaire, indispensable, pour s’affranchir des préjugés religieux et de la contrainte maritale de se vautrer dans la débauche [5] », demande Marguerite Guépet lors d’un débat public sur La Garçonne Le rejet du lesbianisme va si loin, qu’aucune féministe ne soutiendra Victor Margueritte lorsque la Ligue des Pères de Famille réussira à le faire rayer de l’ordre de la Légion d’Honneur Dans les années 20, l’amour lesbien devient non seulement la face cachée et honteuse d’un féminisme qui se replie sur ses devoirs pour conquérir ses droits ; mais encore à une époque où Colette, Renée Vivien, Natalie Clifford Barney, Claude Cahun et Gertrude Stein osent attaquer la double morale [6](hétéro)sexuelle dans leur vie et dans leurs oeuvres, les « féministes intégrales » comme Madeleine Pelletier et Arria Ly sont tout juste capables de proposer la Virginité comme alternative au « masculinisme ».

Le clivage entre le féminisme et le lesbianisme, autrement dit entre le champ du politique et celui de la liberté sexuelle féminine, explique-t-il l’échec des féministes françaises à conquérir le droit de vote dans l’entre-deux-guerre ? On pourrait le penser devant le conformisme et la rigidité d’une pensée souvent rétrograde qui assimile le féminisme à la défense de la famille, se privant de la force contestataire d’un Eros lesbien qui doit obligatoirement s’attaquer aux normes et structures patriarcales s’il veut exister. Prises entre une gauche révolutionnaire qui conteste les institutions républicaines et un patriarcat nataliste qui fait voter dès 1920 une loi interdisant l’avortement et la propagande anti-conceptionnelle, elles ne voient pas l’importance de la liberté sexuelle dans la conquête d’une place dans la cité. Elles ne réagissent pas à la loi 192O, pourquoi légitimeraient-elles des lesbiennes considérées dans le meilleur des cas comme des inverties et dans les pires comme des vicieuses et des anormales [7] ? La défense de « Sodome et Gomorrhe » est le fait des écrivains et des artistes. Pas des politiques, ce qui explique pourquoi le clivage lesbianisme-féminisme cache une réalité encore plus inquiétante : celle du décalage entre les moeurs et la pensée féministe, entre les aspirations d’un grand nombre de femmes à conquérir une vie « libre et indépendante » et le vide politique qui les accueille. Comme le remarquera Olga Wormser : « Les garçonnes font irruption dans la littérature et dans la vie avec leur jupe courte, leurs cheveux courts, leurs revendications sexuelles pas plus neuves que celles des saint-simoniennes, ou celles des demi-vierges de Marcel Prévost. Aucune théorie sociale ne les étaye ; seulement le désir de " vivre leur vie "[8]. »

Ce refus de prendre en charge la liberté sexuelle des femmes aura des conséquences désastreuses en enfermant les femmes dans des domaines spécialisés qui interdiront aux lesbiennes présentes dans les luttes féministes et syndicales de se dévoiler. Mais tandis que les femmes mariées se réservent la lutte pour le droit de vote, les célibataires celle du syndicalisme, les lesbiennes et hétérosexuelles « affranchies » vont investir avec la culture un espace neuf qui deviendra le lieu d’une véritable libération sexuelle, sociale et culturelle permettant à des écrivains et artistes venues du monde entier d’inscrire le lesbianisme dans la modernité [9].

SIMONE DE BEAUVOIR : UN TOURNANT ?

Après la Deuxième Guerre mondiale, deux événements capitaux changent les données du problème.

- Le droit de vote accordé aux Françaises en 1944 par le Gouvernement provisoire du général de Gaulle qui ouvre le champ du politique aux célibataires.

- La parution en 1949 du livre de Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, qui pense la question de l’émancipation des femmes dans sa globalité, comme l’indique son titre, embrassant l’histoire, la mythologie, la culture, la sexualité, l’économie, toutes les situations sans oublier celle de « la lesbienne » à laquelle Simone de Beauvoir consacre un chapitre spécial dans la première partie intitulée « Formation ». Rarement le « deuxième sexe » avait suscité un tel effort de pensée de la part d’une philosophe. Une pensée qui prend le contre-pied des idées dominantes en reposant complètement le problème des femmes dans son contexte social à partir d’une constatation simple et efficace comme un slogan : « On ne naît pas femme, on le devient. »

Mais si la réflexion de Simone de Beauvoir ouvre de nouvelles perspectives au féminisme, sa vision de la lesbienne reste très en retrait des conquêtes identitaires obtenues par le courant d’émancipation culturel de l’entre-deux-guerre. Au lieu de légitimer la femme lesbienne dans sa liberté ontologique, elle se contente de réhabiliter ses choix sexuels en contestant les idées reçues des psychanalystes. « Ce n’est pas l’organe de la possession qu’elle envie à l’homme : c’est sa proie [10] remise en question originale de « l’envie du pénis » qui n’a guère suscité de commentaire remarquons-le. Elle écrit aussi : « la femme dite " virile " est souvent une franche hétérosexuelle », ou encore : « ...pour la femme qui a le culte de sa féminité, c’est l’étreinte saphique qui s’avère la plus satisfaisante ».

Bien que ces affirmations soient audacieuses dans le contexte misogyne de l’après-guerre, elles perdent une grande partie de leur impact quand Simone de Beauvoir les inscrit dans le social. C’est là d’ailleurs qu’elle se montre la plus ambiguë, écrivant notamment : « Ce qui donne aux femmes enfermées dans l’homosexualité un caractère viril, ce n’est pas leur vie érotique qui, au contraire, les confine dans un univers féminin : c’est l’ensemble des responsabilités qu’elles sont obligées d’assumer du fait qu’elles se passent des hommes. » L’homosexualité est donc à ses yeux un « enfermement », pas une émancipation, et elle va même plus loin en disant : « Rien ne donne une pire impression d’étroitesse d’esprit et de mutilation que ces clans de femmes affranchies. »

Un jugement si sévère sur les affranchies sexuelles étonne de la part d’une philosophe qui s’affirmera comme l’une des plus importantes féministes de la seconde moitié du siècle. Elle étonne d’autant plus que Simone de Beauvoir a aimé des femmes [11], et qu’elle fut elle-même victime de l’homophobie sous le régime de Vichy, quand il lui fallut démissionner de l’Education nationale afin d’échapper à une plainte pour détournement de mineure déposée par la mère d’une de ses élèves qu’elle hébergeait [12]. Pourquoi a-t-elle occulté cette partie de sa vie intime dans ses Mémoire [13] ? Est-ce parce qu’elle pensait que l’homosexualité n’était pas un chemin vers la libération des femmes puisque son chapitre sur « la lesbienne » est situé dans la partie « Formation » et non dans la dernière partie du Deuxième sexe traitant de la femme indépendante. Cette occultation de ses amies explique en tout cas pourquoi sa pensée a laissé dans l’ombre de nombreuses questions soulevées par l’homosexualité comme celle-ci : hétérosexuelles et homosexuelles subissant le même conditionnement à « devenir femme », pourquoi certaines s’en libèrent-elles et pas d’autres ; autrement dit l’oppression sociale, le conditionnement à « devenir » femme, est-elle la seule chose qui relie les femmes entre elles et structure une identité de « deuxième sexe » ?

L’évitement de ces questions va peser lourd sur les vingt années suivantes. Parce qu’il enferme le lesbianisme dans le silence coupable de la femme damnée (voir Huis clos de Sartre où la lesbienne se retrouve en enfer du seul fait qu’elle est lesbienne). Et surtout, il maintient la dissociation entre l’Eros et le politique, ne donnant d’autre base possible à la « sororité » féminine que la conscience de l’oppression. Mais ces questions n’en vont pas moins cheminer dans la conscience des femmes. L’expérience d’une relative égalité politique, l’éducation mixte donnée aux jeunes filles de la génération du baby-boom, la prospérité économique, ont changé les données de l’intégration des femmes dans la cité. Mais personne ne s’en rend compte, jusqu’à ce que la révolte des femmes résonne comme un coup de tonnerre dans une société qui croyait avoir tout dit en mai 1968.

SISTERHOOD IS POWERFUL : LE MOUVEMENT DE LIBÉRATION DES FEMMES. 1970- 1980

« Libération des femmes année zéro » clament pour tout programme les révoltées des années 70. La soudaineté et la radicalité de leur révolte a de quoi surprendre. Pensent-elles vraiment que l’essentiel reste à faire et que l’histoire de la libération des femmes commence par cette prise de parole collective qui investit le double refoulé des générations précédentes, à savoir l’union entre les femmes et la révolution sexuelle ?

Joignant le geste à la parole, elles créent avec une intuition remarquable un mouvement en rupture totale avec la dynamique d’émancipation de leurs aînées. C’est d’abord un mouvement non mixte qui accueille toutes les femmes, quelle que soit leur classe sociale, leurs pratiques sexuelles, leur origine géographique ou leur âge. C’est aussi un mouvement qui ne veut plus rentrer dans la cité, mais « faire éclater toutes les structures de la société et, en particulier, les plus quotidiennes. Nous ne voulons aucune part ni aucune place dans cette société qui s’est édifiée sans nous et sur notre dos, écrivent-elles dans le texte accompagnant Le Manifeste où 343 femmes déclarent avoir avorté illégalement. Quand le peuple des femmes, la partie à l’ombre de l’humanité prendra son destin en main, c’est alors qu’on pourra parler d’une révolution [14] ».

Le ton prophétique, l’audace, la nouveauté du langage montrent que l’Eros féminin rebelle a retrouvé son pouvoir de contestation de l’ordre patriarcal. Le combat pour la liberté de l’avortement et de la contraception a un impact immédiat, mobilisant la conscience indignée des femmes avec une efficacité surprenante. Mais ce n’est pas tout. En créant un mouvement non mixte, les femmes se donnent les moyens d’affronter la question que les féministes du passé n’ont cessé d’occulter, celle de l’homosexualité féminine et plus largement de l’amour de la femme pour elle-même et ses semblables. Car la proclamation d’une sororité nouvelle entre femmes, fondement d’un pouvoir être et pouvoir agir dans la cité, implique la reconnaissance des facteurs dynamiques qui poussent les femmes à s’unir. L’amour des femmes est-il un élément agissant de cette dynamique nouvelle d’émancipation ? Si la conscience d’une oppression commune incite les femmes à s’unir, l’amour est-il cette énergie qui donne la force de faire éclater les structures masculines de la société.

Le tabou néanmoins est énorme. Comment les homosexuelles peuvent-elles briser le silence quand elles n’ont d’autre référence que la clandestinité, d’autre modèle de Sappho et d’autre espoir que la révolution ? Plusieurs tentatives sont faites au groupe sexualité féminine, qui se réunit chez Antoinette Fouque et aux « Petites Marguerites » chez Monique Wittig, sans véritable succès. Les homosexuelles craignent d’être rejetées si elles se dévoilent et les hétérosexuelles sont médusées de les voir en chair et en os. Finalement, le déblocage va venir du groupe des Polymorphes Perverses, créé en février 1971 par Margaret Stephenson dans le but d’étudier la politique sexuelle d’après les textes de Freud et Marcuse. Il y a là des femmes de tous horizons, dont Anne-Marie Grélois, membre de l’association Arcadie, association réformiste « homophile » fondée en 1954 par André Baudry, qui va jouer un rôle déterminant dans le déclenchement de la révolte des homosexuels. Exaspérée de voir que le MLF ne tient pas ses promesses, elle organise une réunion à Arcadie qui rassemble une cinquantaine d’homosexuelles. Le fruit est mûr.

Les Gouines Rouges

Deux actions menées par le MLF en mars 1971 vont mettre le feu aux poudres. La contestation du meeting organisé par l’association contre l’avortement « Laissez-les vivre », à la Mutualité de Paris le 5 mars 1971 [15], et cinq jours plus tard l’interruption de l’émission radiophonique de Ménie Grégoire enregistrée en public sur le thème : « L’homosexualité, ce douloureux problème. »

« Nous ne souffrons pas - Liberté ! » disent les homosexuelles. Le succès est total. Quelques jours plus tard se crée le Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire (FHAR) [16], mouvement d’inspiration anarchiste qui se développe sur le modèle du MLF. C’est un mouvement « sans structure ni hiérarchie », sans président ni représentant officiel qui accueille tout le monde, hommes, femmes, travestis, « folles », bourgeois, etc.

« L’alliance entre les filles du MLF et les pédés du FHAR » paraît si évidente que personne ne remet en question la mixité du FHAR. Mais la parution du numéro 12 de Tout, où pour la première fois des homosexuels des deux sexes prennent publiquement la parole dans un journal d’extrême gauche, fait basculer l’équilibre entre les sexes du côté des hommes. Ils affluent au FHAR, et très vite nous nous sentons dépossédées du FHAR, de la parole, et peut-être plus encore de notre libération sexuelle. Les différences sautent aux yeux à présent. Les hommes revendiquent les rôles actif/passif, nous voulons les détruire. Les Gazolines [17] exhibent les stéréotypes de la féminité, nous rejetons l’image de la Femme et de l’éternel féminin. Nous parlons, ils ne nous écoutent plus. La misogynie latente et souvent humiliante d’un grand nombre d’hommes venus là pour « jouir sans entrave », comme le dit un slogan, nous décide à nous réunir à part le mardi, tout en pensant, comme l’écrit Anne-Marie dans le n° 12 de Tout que « notre place est à l’intersection des mouvements qui libéreront les femmes et les homosexuels. Le pouvoir que nous revendiquons est celui de nous réaliser [18] ».

Nous sommes une cinquantaine, une centaine peut-être, venues de tous les horizons et dont l’âge se situe entre vingt et trente-cinq ans. Je ne me souviens plus quand nous avons décidé de prendre ce nom de Gouines Rouges qu’un passant a lancé en nous voyant lors d’une manifestation. Nous avons distribué des tracts à l’entrée des boîtes de femmes, à Pigalle, chez Moon, organisé une fête aux halles en juin 1971 pour « fêter dans la joie le commencement de notre révolte, sortir de nos ghettos, vivre enfin notre amour au grand jour », comme disait le tract. Nous nous réunissons chez les unes et les autres, et un jour nous ne sommes plus revenues aux AG du FHAR. Le détour par le FHAR n’en a pas moins été un moment important de l’évolution de la problématique lesbianisme/féminisme en ce que du côté des lesbiennes il a scellé le choix de la non-mixité de manière quasi définitive.

Nous devenons alors un groupe du MLF, un de ces nombreux groupes informels qui se constituaient autour d’un sujet, pour préparer une action ou tout simplement explorer les motivations profondes de notre révolte. C’est un fait qui peut paraître étonnant aujourd’hui, mais nous n’avions pas d’autre revendication que vivre notre amour au grand jour. C’était un temps de genèse, et nous voulions tout à la fois être visibles et ne pas nous enfermer dans le ghetto de l’homosexualité. Cette contradiction ne nous inquiétait pas. Engagées dans un mouvement iconoclaste et une dynamique de contestation radicale du pouvoir mâle, nous ne voulions plus être enfermées dans des catégories d’aucune sorte. Sisterhood is powerfull disaient les Américaines, nous en faisions l’expérience enivrante, trop heureuses de pouvoir enfin nous unir aux autres femmes sans tenir compte de notre origine sociale, notre pratique sexuelle ou notre couleur de peau. Ce besoin d’être reconnues comme des « femmes à part entière » était si fort, que l’essentiel de nos actions de visibilité a été dirigé vers le mouvement. Hapenings dans les Assemblées générales sur le thème « les lesbiennes sont-elles des femmes ? » ou « notre problème est aussi le vôtre ». Et surtout, acte de visibilité collective aux « Journées de dénonciations des crimes contre les femmes », tenues à la Mutualité les 12 et 13 juin 1972, qui a permis de faire apparaître derrière le bonheur d’aimer les femmes par « choix politique » que promouvaient les « nouvelles homosexuelles », la souffrance, I’oppression, le silence que « les homosexuelles de toujours » avaient enduré durant les années de clandestinité.

Puis les réunions des Gouines Rouges se sont espacées. Trop jeunes, inexpérimentées, privées de modèles identitaires, d’histoire et de culture propre, nous n’étions pas prêtes à affronter le regard extérieur pour nous affirmer ailleurs que dans le Mouvement de Libération des femmes.

L’opposition hétérosexualité-homosexualité, une opposition dépassée ?

Une autre expérience a marqué de son empreinte indélébile le féminisme des années 70 : la frontière entre homosexualité et hétérosexualité pouvait devenir très floue dans un mouvement comme le MLF [19]. Des hétérosexuelles vivaient des histoires d’amour avec des femmes qui transformaient complètement l’approche de la libération sexuelle. Non seulement l’image de la Femme volait en éclats, mais les identités sexuelles elles-mêmes se brisaient avec les cadres imposés par la société. Iconoclastes par nécessité politique, puisqu’on ne pouvait entrer dans la cité sans briser les structures, nous le devenions par désir et par amour des femmes. Des pans entiers de réflexion s’ouvrirent brusquement à la conscience révoltée des femmes sur le désir, le passage à l’acte homosexuel, les conditionnements culturels et le franchissement des seuils et des limites. Lieu de libération de l’homosexualité féminine, le mouvement de libération des femmes devenait un espace identitaire nouveau où les hétérosexuelles déterritorialisent leurs désirs en découvrant leur propre aptitude à désirer des femmes. Découverte bouleversante, évidemment, autant pour les « anciennes homosexuelles » que pour les nouvelles, comme l’analysera Anne dans un texte dont le titre est à lui seul un constat de découverte : « La difficile frontière entre homosexualité et hétérosexualité » :

« ... Les homosexuelles sont assiégées par le mouvement qui veut foutre en l’air leur rempart, la frontière à l’intérieur de laquelle gît encore l’homosexualité.

La frontière est de plus en plus difficile (à défendre). Son effondrement n’annoncera pas le règne de la bisexualité généralisée comme ont pu le proclamer autrefois certaines nouvelles homosexuelles triomphantes, mais l’homosexualité généralisée, non exclusive d’autre chose d’ailleurs. Qu’est-ce que cela veut dire exactement ? Difficile à dire. Mais est-ce que cela n’a pas à voir avec la peur d’éclatement du corps qu’ont éprouvée plusieurs anciennes hétérosexuelles avant le passage à l’homosexualité ? [20] »

Cette peur ne disparaîtra jamais totalement. Comment ne pas avoir peur d’un désir qui entraîne loin des images socialement légitimantes, dans une confrontation avec la « loi du Père » qui se fait au détriment des femmes ? Mais cette peur est aussi le signe que la libération des femmes est une expérience de l’être tout entier qui expérimente une nouvelle identité à travers l’ébranlement des structures les plus « naturelles ». Comme le dira Monique Wittig à la même époque dans une interview au journal Actuel : « Le lesbianisme n’est pas seulement une pratique sexuelle, c’est aussi un comportement culturel : vivre par soi et pour soi, une indépendance totale par rapport au regard des hommes, à la mise en forme du monde qu’ils ont construit. (...) Je crois que les catégories hétérosexuelles-homosexuelles fonctionnent comme des manoeuvres de division et de diversion sur un problème qui nous est commun : qu’est-ce que notre sexualité [21] ? »

La crise de la représentation de l’Eros lesbien

Si l’homosexualité paraît triompher dans la pratique quotidienne du mouvement en impulsant un militantisme et une convivialité nouvelles entre femmes, dans les faits, elle passe rapidement au second rang des préoccupations collectives. Derrière la lutte contre le viol notamment, qui succède à la lutte pour la libre maternité après le vote de la loi Veil en novembre 1974. C’est une chose de briser les carcans ! C’en est une autre de mettre autre chose à la place, et l’on va s’apercevoir assez vite que si la « libre disposition de notre corps » fait l’unanimité des femmes en révolte, l’extension territoire de la liberté sexuelle féminine jusqu’au lesbianisme ne mobilise pas tant d’énergies.

Le groupe « Psychanalyse et Politique » fondé par Antoinette Fouque affirme dès 1973 que « l’homosexualité primaire des femmes devrait n’être qu’un passage vers une hétérosexualité retrouvée et vraiment libre [22] », Cela signifie-t-il que seule l’hétérosexualité est « vraiment libre » ? Si elles n’osent pas encore aller jusque-là, le seul fait de se réclamer d’un « (im)pouvoir matriciel d’engendrements, de dépenses, de chaos, de différences [23]... », vise à restaurer le pouvoir archaïque maternel face à l’Eros rebelle des lesbiennes, les éliminant du même coup d’un devenir commun dans la cité.

La tendance Lutte de Classe réintroduit les mêmes divisions entre homosexuelles et hétérosexuelles au moyen de la théorie marxiste léniniste dont on sait le peu de crédit qu’elle accorde au pouvoir révolutionnaire d’Eros. De plus, les homosexuelles doivent se montrer discrètes de peur d’éloigner les femmes du « mouvement de masse » à construire.

Même les Féministes révolutionnaires qui revendiquent l’héritage intellectuel de Simone de Beauvoir ne sont pas loin de penser que la question est réglée tant la frontière entre homosexualité et hétérosexualité s’est effacée entre elles. La disparition des Gouines Rouges laisse un vide qui ne préoccupe personne car la question de la visibilité des lesbiennes semble comme suspendue à ce travail collectif d’élaboration d’une nouvelle culture de femmes qui mobilise tant de groupes autour des projets concernant le cinéma, la littérature, l’histoire des femmes. Mais l’iconoclasme féministe n’a pas épargné la représentation de l’Eros lesbien, entraînant une nouvelle crise dans l’histoire mouvementée des rapports entre lesbiennes et féministes : la tentation du séparatisme lesbien. La lutte contre le viol et la pornographie est un moment important de ce processus de la radicalisation des lesbiennes. D’abord parce que ce sont deux jeunes Belges, Anne Tonglet et sa compagne, violées dans les calanques marseillaises pendant les vacances 1974, qui vont accepter pour la première fois de mener le procès contre leurs violeurs du tribunal correctionnel à la cour d’Assises [24], assumant publiquement avec leur avocate Gisèle Halimi le fait qu’elles vivaient ensemble. Et ensuite parce que le terrain du viol est celui de la confrontation directe avec l’intolérable de la sexualité masculine, celui où l’Eros féminin s’est vu infliger les pires blessures dans l’indifférence sociale quand ce n’est pas dans la dénégation .

« Une lesbienne n’est pas une femme » (M. Wittig)

C’est dans un double contexte d’éclatement du mouvement après le dépôt en 1979 du sigle MLF par la tendance Psychanalyse et Politique et de montée de la gauche au pouvoir, que l’irréductible lesbien va réagir à son occultation en s’érigeant comme devenir révolutionnaire d’une société « hétérosexiste » incapable de se réformer sans occulter à nouveau les lesbiennes. Mais nous ne sommes plus en 1970 et comme le temps de la mobilisation est passé, c’est dans le champ conceptuel que va porter l’effort de visibilité. En 1980 Monique Wittig publie deux articles retentissants dans la revue Questions féministes : « La pensée straight » et « On ne naît pas femme ». Se situant dans un « matérialisme lesbien », Monique Wittig remet en question l’idée de la division « naturelle » des sexes et le fait que les lesbiennes appartiendraient au groupe « naturel » des femmes. « Une lesbienne doit être quelque chose d’autre, écrit-elle, ni femme, ni homme, un produit de la société et non un produit de la " nature ", car il n’y a pas de " nature " dans la société [25]. » Par conséquent : « Une lesbienne n’est pas une femme et n’aime pas une femme. » Les conclusions de ce radicalisme lesbien se tirent d’elles-mêmes. Du fait que « les lesbiennes sont les seules historiquement qui se conçoivent au-delà des catégories de sexe du régime hétérosexuel [26] », elles incarnent un point de rupture idéologique et politique qui implique la scission avec les féministes qualifiées dès lors d’« hétéro-féministes ».

En 1980 un groupe de lesbiennes radicales se réunit à l’université de Jussieu sur les bases de cette analyse. Mais parce qu’elles ont poussé la rupture jusqu’à qualifier les hétérosexuelles de « collabos », une partie de l’équipe de Questions féministes, qui comprend des hétérosexuelles et des lesbiennes, se désolidarise et réagit en rompant à son tour avec les lesbiennes radicales au nom d’un féminisme radical incluant la solidarité entre toutes les femmes [27]. Les lesbiennes radicales (dont Monique Wittig) sont exclues de facto de la revue qui continue sous le titre à peine changé de Nouvelles Questions féministes. Mais, au lieu de prendre en charge la visibilité des lesbiennes, la nouvelle équipe délaisse la réflexion sur l’homosexualité en opérant un « renversement de perspective » au terme duquel « la contrainte à l’hétérosexualité » devient l’axe de contestation du patriarcat. Ce qui est une nouvelle façon de réocculter l’Eros lesbien, par la voie négative, pourrait-on dire, car ce n’est pas en démontrant pourquoi les femmes ne peuvent pas devenir lesbiennes qu’on explique pourquoi elles le sont. De plus, le déplacement de la réflexion féministe d’une quête identitaire vers la théorie des rapports sexe/genre, et plus largement des rapports sociaux de sexe, a pour conséquence immédiate d’isoler encore plus les chercheuses lesbiennes en les obligeant à s’inscrire dans une conceptualisation des rapports de sexes à laquelle elles ne participent que dans leurs rapports sociaux. Evacué du champ des connaissances « légitimantes », Eros lesbien est ainsi évacué de toute possibilité d’intégration dans la cité.

Le clivage qui s’est réinstallé entre lesbiennes radicales, lesbiennes féministes, féministes radicales, réformistes et/ou « hétéro-féministes », montre que l’effort de visibilité mené par les chercheuses et universitaires dans le champ conceptuel n’a pas tenu ses promesses dans le champ politique. L’arrivée de la gauche au pouvoir en mai 1981 va révéler toutes les faiblesses d’un féminisme prêt à sacrifier les éléments les plus novateurs et les plus dérangeants de la révolte des femmes dans l’espoir d’une intégration possible dans la cité. Le passage d’une contestation radicale de la « société mâle » et de ses structures de pouvoir à l’intégration dans la cité « socialiste », effectué en plein éclatement de la dynamique d’union entre femmes impulsée dans les années 70, confronte le féminisme à la même question que dans l’entre-deux-guerres : la respectabilité des revendications féministes implique-t-elle l’abandon de l’Eros féminin libre ?

L’INSTITUTIONNALISATION DU FÉMINISME ET LA DISPARITION DES LESBIENNES. 1981-1989

Avec la nomination d’Yvette Roudy à la tête du ministère des Droits des Femmes s’ouvre une nouvelle période de clivage entre le féminisme des droits et l’Eros lesbien. On peut même se demander si ce clivage n’est pas généré par le féminisme des droits dès lors qu’il se définit exclusivement par rapport au patriarcat. La nécessaire affirmation des droits des femmes dans la cité patriarcale ne doit pas occulter l’autre aspect du féminisme qui est l’exploration de la « féminité » révoltée à travers le développement d’une culture identitaire et d’un nouveau regard sur soi, sur les femmes et sur le monde. La construction du sujet (politique, créatif, amoureux...) se fait par la confrontation à ces deux mondes, celui de l’autre et de soi-même, de l’homme et de la femme, de l’extérieur et de l’intérieur, de la Cité et du mouvement conçu comme espace « politique » autonome des femmes, etc. L’oubli d’une des deux dimensions mène presque toujours au clivage et c’est ce qui va se passer avec les lesbiennes dans la mesure où elles deviennent le paradigme de « l’intérieur » du féminisme, de la relation des femmes entre elles et de l’autonomie par rapport aux hommes. L’institutionnalisation du féminisme va faire apparaître une vérité que l’on croyait dépassée : non seulement le lesbianisme est toujours tabou, mais il est tabou auprès des féministes elles-mêmes qui pratiquent plus ou moins consciemment la censure et l’auto-censure.

Alors que le féminisme avait été le grand vecteur de visibilité de l’homosexualité féminine dans les années 70, il se dérobe brusquement à son rôle historique au point d’être pratiquement absent de l’inscription de l’homosexualité dans la cité qui caractérise les années 80, et les années Sida.

Cette désertion est d’autant plus surprenante que la société semble s’ouvrir au fait lesbien. Marguerite Yourcenar est élue à l’Académie française en 1980. La même année, la romancière Jocelyne François obtient le prix Femina pour Joue-nous Espana qui raconte son histoire d’amour avec une femme. Par ailleurs, le mouvement gay prend de l’ampleur avec la création d’une activité militante et commerciale qui comprend des journaux (Gay Pied), des revues mixtes comme Masques et le mensuel Homophonies, publié par le CUARH (Comité d’Urgence Anti-Répression Homosexuelle), une radio libre (Fréquence Gay), une librairie et des commerces qui drainent l’énorme potentiel économique des gays. Du côté des femmes, plusieurs journaux sont créés dès 1978 qui affirment une « identité » lesbienne comme Quand les femmes s’aiment né à Lyon (1978-1980), Désormais (1979), Lesbia magazine, fondé en novembre 1982 par Christiane Jouve et Catherine Marjolet, la revue littéraire Vlasta (1983-1984) et les Archives Lesbiennes [28]. Le MIEL (Mouvement d’informations et d’Expressions Lesbiennes), fondé en mai 1982, fait néanmoins figure d’exception. Première association de lesbiennes à se constituer selon la loi 1901, et donc à s’inscrire dans le jeu démocratique, elle est domiciliée à la Maison des Femmes, gardant des liens officiels avec le féminisme qui ne seront jamais rompus.

Il faut se rendre à l’évidence : le lesbianisme n’est plus un enjeu du féminisme, comme le démontrera bien malgré lui un ouvrage publié en 1985 par vingt-sept personnalités sur Le féminisme et ses enjeux. Pas une n’aborde la question, alors qu’elle a toute latitude pour le faire. Dans sa chronologie du MLF, Martine Storti ne parle pas des Gouines Rouges ni des relations du MLF avec le FHAR. La question est purement et simplement évacuée, comme celle de la sororité considérée comme « conflictuelle » mais jamais associée à une réflexion sur l’amour. De son côté. Christine Delphy réussit à parler de « la sexualité non coïtale » sans écrire le mot lesbienne, et quand elle parle d’homosexualité c’est pour la mettre au même niveau que « I’auto-érotisme et... les rapports hétérosexuels non coïtaux », sans préciser s’il s’agit de ceux de l’homme ou de la femme [29].

Voici donc des « ténors » du féminisme qui, après avoir affirmé dans les années 70 que « le privé est politique », excluent le lesbianisme du champ politique dans l’espoir de présenter une image, donc acceptable, du féminisme. Un processus semblable se développe dans l’Université avec l’institutionnalisation des études féministes. Non seulement l’homosexualité est à nouveau tabou, mais elle ne figure quasiment pas dans la volumineuse Histoire des femmes, que publient Georges Duby et Michelle Perrot au début des années 90 [30]. Sujet marginal, gênant, brûlant. « A l’évidence, reconnaît l’historienne Arlette Farge en 1997, existent des zones de silence et d’occultation en histoire concernant l’homosexualité et plus particulièrement le lesbianisme. Elles sont faites non d’ignorance, mais bien souvent d’agacement plus ou moins conscient face à cette réalité toujours tenue sous silence [31]. »

C’est aussi parce qu’elles « agaçaient » trop visiblement les organisatrices du Festival international de films de femmes de Créteil que les lesbiennes décidèrent en 1989 de fonder l’Association Cinéffable dans le but d’organiser leur propre festival. L’occultation des lesbiennes par les féministes « officielles » a aussi son bon côté puisqu’elle les a obligées à s’auto-organiser en développant de nouvelles pratiques institutionnalisantes qui tentent d’inscrire la place des lesbiennes au sein du mouvement féministe et du mouvement gay.

« QUAND LES LESBIENNES SE FONT DU FÉMINISME » (CINÉFFABLE)

La nouvelle génération qui n’avait connu ni le MLF, ni le FHAR, ni les conflits autour du radicalisme, et qui n’avait donc pas fait le choix de la non-mixité, a eu du mal à trouver sa place. Comme l’exprimait Christiane Jouve en 1985 dans un éditorial de Lesbia magazine : « N’oublions jamais que nous sommes des femmes pour les hommes, des homosexuelles pour les femmes, c’est-à-dire un groupe profondément différent, dont les préoccupations, les modes de vie, les aspirations ne peuvent s’exprimer par une simple assimilation aux femmes ou aux homosexuels [32]. »

Cette « position incongrue entre marginalité et intégration » va obliger les jeunes lesbiennes à faire des choix entre le féminisme et le mouvement gay, ou plus exactement entre le radicalisme lesbien et le mouvement gay puisque l’homophobie latente du féminisme officiel ne leur permet pas de s’intégrer aux côtés des anciennes et de bénéficier de leur expérience. Un certain nombre de lesbiennes désireuses d’agir rejoignent alors les associations de lutte contre le Sida comme Act Up et AIDES [33] OU elles cherchent une légitimité en tant que lesbiennes par la solidarité avec les hommes touchés par l’épidémie. Malgré leur présence dans les associations mixtes comme les Centres Gays et Lesbiens de Paris et de grandes villes de province, elles n’ont guère eu d’influence sur le mode d’organisation et le contenu politique de la parole homosexuelle. L’homosexualité masculine opère toujours comme modèle universaliste et l’absence de femmes dans les instances de pouvoir des principales associations montre qu’elle opère aussi dans les structures militantes qui restent profondément patriarcales. En fait, les lesbiennes sont utilisées comme alibi universaliste du mouvement gay, et l’on a pu voir lors des Lesbian and Gay Pride organisées avec le succès que l’on sait, qu’elles pouvaient même être instrumentalisées par un mouvement gay qui ne songe guère à inscrire l’égalité entre hommes et femmes à son ordre du jour [34].

L’étude de Frédéric Martel sur le mouvement homosexuel en France depuis 1968 en donne la preuve éclatante par la façon dont il néglige complètement des questions importantes comme la misogynie du mouvement gay, les rapports lesbiennes/féministes, l’apport de la pensée féministe dans la critique des modèles sexuels culturels, des stéréotypes sexuels, du pouvoir, de la famille, du mariage, etc. Convaincu que l’homosexualité masculine est générique, il va même jusqu’à enterrer les lesbiennes dès la moitié du livre, lorsqu’il s’attaque à la question du Sida et du communautarisme gay. Mais le plus grave dans ce livre imprégné d’esprit patriarcal se situe dans la conclusion, lorsque l’auteur écrit : « Non sans une certaine mauvaise foi, les femmes homosexuelles ont mis en valeur, au nom de la défense de la femme, la haine de l’homme [35]. » Cette interprétation masculine et moraliste d’une réalité qu’il ne connaît que par oui-dire lui permet ainsi d’évacuer la question de l’amour entre femmes au nom d’un universalisme bon enfant, innocent et « objectif ».

Le colloque sur les « gays et lesbian studies » organisé en juin dernier au Centre Beaubourg, par Didier Eribon à l’occasion de l’European Lesbian and Gay Pride, procède du même esprit, mais s’exerçant du côté communautarisme cette fois-ci. Sous prétexte de montrer que les « Gays et Lesbian Studies commencent tout juste à émerger en France [36] », les organisateurs ont occulté délibérément les travaux réalisés depuis vingt ans dans notre pays sur les lesbiennes dans le cadre de l’histoire des femmes, comme ils ont d’ailleurs écarté du colloque les chercheurs et chercheuses travaillant en France. La rencontre organisée trois jours plus tard sur les « Figures historiques des homosexualités » réussit même à censurer totalement l’homosexualité féminine. On imagine la levée de boucliers si une femme avait organisé un colloque sur les figures de l’homosexualité où l’on n’aurait parlé que des femmes. C’est impensable évidemment, car les lesbiennes renvoient ici comme ailleurs au spécifique.

Mais la reconnaissance des lesbiennes est tout aussi difficile à réaliser du côté du mouvement féministe, ce qui explique peut-être pourquoi une revue comme Lesbia magazine pouvait situer « les droits des femmes » en dernière position de ses préoccupations : « Dans la hiérarchie de l’information priorité est donnée à ce qui concerne les lesbiennes, puis à la communauté homosexuelle (homme/femme) dans son ensemble ce qui veut dire les problèmes de droits comme les contrats d’union commune... et les droits des femmes dans la mesure où l’autonomie des lesbiennes dépend du statut et de la position des femmes dans la société [37]. »

Mais toutes les lesbiennes ne partagent pas cette échelle de valeurs, et bien que le féminisme se soit montré formidablement conventionnel et sexuellement correct depuis l’arrivée de la gauche au pouvoir, ses idéaux émancipateurs n’en continuent pas moins de battre dans le coeur de nombreuses lesbiennes. On peut même se demander si ce ne sont pas les lesbiennes qui assurent la continuité des structures militantes féministes quand on voit en province notamment, comment elles participent activement aux Maisons des Femmes, aux associations pro-choix de lutte pour l’avortement menacé par les commandos d’extrême droite, aux structures alternatives féministes, etc. Une enquête -sociologique reste à faire.

Ces dernières années un élément nouveau est apparu : la décision de déployer leur action sur un terrain ouvertement lesbien. Entre 1985 et 1997 plus de vingt associations lesbiennes se sont créées dans les grandes villes de France [38], impulsant une pratique citoyenne nouvelle qui intègre un triple héritage : celui du mouvement associatif, creuset de la démocratie, celui du féminisme, creuset de la citoyenneté des femmes, et l’héritage du lesbianisme, creuset de l’autonomie féminine et d’une pratique culturelle émancipatrice. Organisées autour des principes d’autonomie, de non-mixité, anti-hiérarchie, démocratie directe et auto-financement ces associations couvrent plusieurs champs à la fois, du politique au culturel en passant par le festif. Comme l’exprime Cinéffable dans l’éditorial du 8e festival : « Aux logiques de structures centralisatrices et bureaucratiques, Cinéffable oppose la solidarité entre femmes, la dynamique des réseaux et des projets [39]. » 1 264 adhésions en 1995 pour 4 120 entrées, 1 669 en 1996 avec 7000 entrées, le succès du festival, qui comprend en outre des débats, une exposition de plasticiennes, une convivialité entre femmes et la connexion sur le réseau internet, montre que la formule répond à un réel besoin de pratiques institutionnalisantes. L’originalité de ces pratiques est d’agir à la fois au niveau symbolique avec la réappropriation du pouvoir de fabriquer les images, et au niveau politique avec la prise en main de sa propre représentation. L’autofinancement complet de ces manifestations qui n’ont bénéficié d’aucune subvention, que ce soit de l’État, de la région ou de la commune, ouvre également de nouvelles perspectives d’action dans ce monde régi par « l’horreur économique ».

La création de la Coordination Lesbienne Nationale, au printemps 1997, la première du genre en France à regrouper les associations et les individus dans le but de « promouvoir la culture et la visibilité des lesbiennes » est un véritable défi lancé au féminisme traditionnel. Il ne s’agit pas seulement d’agir pour les droits des lesbiennes, mais de lutter « contre les discriminations faites aux femmes pour faciliter les communications nationales et internationales [40] ». Il se pourrait bien que se dessine ici un renouveau du combat pour l’émancipation sexuelle et amoureuse des femmes dont les lesbiennes sont le fer de lance.

L’ÉMANCIPATION SEXUELLE DES FEMMES... UN ENJEU POLITIQUE POUR LE XXIe SIECLE ?

La 4e Conférence mondiale des femmes réunie en septembre 1995 à Pékin a montré que les concepts juridiques de &am

Par Sidérale
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Dimanche 17 juin 2007

LA LUTTE FÉMINISTE AU COEUR DES COMBATS POLITIQUES

De la domination masculine

LA domination masculine est tellement ancrée dans nos inconscients que nous ne l’apercevons plus, tellement accordée à nos attentes que nous avons du mal à la remettre en question. Plus que jamais, il est indispensable de dissoudre les évidences et d’explorer les structures symboliques de l’inconscient androcentrique qui survit chez les hommes et chez les femmes. Quels sont les mécanismes et les institutions qui accomplissent le travail de reproduction de « l’éternel masculin » ? Est-il possible de les neutraliser pour libérer les forces de changement qu’ils parviennent à entraver ?

Par Pierre Bourdieu

]]Je ne me serais sans doute pas affronté à un sujet aussi difficile si je n’y avais pas été entraîné par toute la logique de ma recherche (1). Je n’ai jamais cessé, en effet, de m’étonner devant ce que l’on pourrait appeler le paradoxe de la doxa (2) : le fait que l’ordre du monde tel qu’il est, avec ses sens uniques et ses sens interdits, au sens propre ou au sens figuré, ses obligations et ses sanctions, soit grosso modo respecté, qu’il n’y ait pas davantage de transgressions ou de subversions, de délits et de « folies » (il suffit de penser à l’extraordinaire accord de milliers de dispositions - ou de volontés - que supposent cinq minutes de circulation automobile sur la place de la Bastille ou sur celle de la Concorde, à Paris). Ou, plus surprenant encore, que l’ordre établi, avec ses rapports de domination, ses droits et ses passe-droits, ses privilèges et ses injustices, se perpétue en définitive aussi facilement, mis à part quelques accidents historiques, et que les conditions d’existence les plus intolérables puissent si souvent apparaître comme acceptables et même naturelles.

Et j’ai aussi toujours vu dans la domination masculine, et dans la manière dont elle est imposée et subie, l’exemple par excellence de cette soumission paradoxale, effet de ce que j’appelle la violence symbolique, violence douce, insensible, invisible pour ses victimes mêmes, qui s’exerce pour l’essentiel par les voies purement symboliques de la communication et de la connaissance - ou, plus précisément, de la méconnaissance, de la reconnaissance ou, à la limite, du sentiment.

Cette relation sociale extraordinairement ordinaire offre ainsi une occasion privilégiée de saisir la logique de la domination exercée au nom d’un principe symbolique connu et reconnu par le dominant comme par le dominé, une langue (ou une prononciation), un style de vie (ou une manière de penser, de parler ou d’agir) et, plus généralement, une propriété distinctive, emblème ou stigmate, dont la plus efficiente symboliquement est cette propriété corporelle parfaitement arbitraire et non prédictive qu’est la couleur de la peau.

On voit bien qu’en ces matières il s’agit avant tout de restituer à la doxa son caractère paradoxal en même temps que de démonter les mécanismes qui sont responsables de la transformation de l’histoire en nature, de l’arbitraire culturel en naturel. Et, pour ce faire, d’être en mesure de prendre, sur notre propre univers et notre propre vision du monde, le point de vue de l’anthropologue capable à la fois de rendre au principe de vision et de division ( nomos) qui fonde la différence entre le masculin et le féminin telle que nous la (mé)connaissons, son caractère arbitraire, contingent, et aussi, simultanément, sa nécessité sociologique.

Ce n’est pas par hasard que, lorsqu’elle veut mettre en suspens ce qu’elle appelle magnifiquement « le pouvoir hypnotique de la domination », Virginia Woolf (3) s’arme d’une analogie ethnographique, rattachant génétiquement la ségrégation des femmes aux rituels d’une société archaïque : « Inévitablement, nous considérons la société comme un lieu de conspiration qui engloutit le frère que beaucoup d’entre nous ont des raisons de respecter dans la vie privée, et qui impose à sa place un mâle monstrueux, à la voix tonitruante, au poing dur, qui, d’une façon puérile, inscrit dans le sol des signes à la craie, ces lignes de démarcation mystiques entre lesquelles sont fixés, rigides, séparés, artificiels, les êtres humains. Ces lieux où, paré d’or et de pourpre, décoré de plumes comme un sauvage, il poursuit ses rites mystiques et jouit des plaisirs suspects du pouvoir et de la domination, tandis que nous, »ses« femmes, nous sommes enfermées dans la maison de famille sans qu’il nous soit permis de participer à aucune des nombreuses sociétés dont est composée sa société (4) . »

« Lignes de démarcation mystiques », « rites mystiques », ce langage, celui de la transfiguration magique et de la conversion symbolique que produit la consécration rituelle, principe d’une nouvelle naissance, encourage à diriger la recherche vers une approche capable d’appréhender la dimension proprement symbolique de la domination masculine.

Une stratégie de transformation

IL faudra donc demander à une analyse matérialiste de l’économie des biens symboliques les moyens d’échapper à l’alternative ruineuse entre le « matériel » et le « spirituel » ou l’« idéel » (perpétuée aujourd’hui à travers l’opposition entre les études dites « matérialistes », qui expliquent l’asymétrie entre les sexes par les conditions de production, et les études dites « symboliques », souvent remarquables mais partielles). Mais, auparavant, seul un usage très particulier de l’ethnologie peut permettre de réaliser le projet, suggéré par Virginia Woolf, d’objectiver scientifiquement l’opération proprement mystique dont la division entre les sexes telle que nous la connaissons est le produit, ou, en d’autres termes, de traiter l’analyse objective d’une société de part en part organisée selon le principe androcentrique (5) - la tradition kabyle - comme une archéologie objective de notre inconscient, c’est-à-dire comme l’instrument d’une véritable socioanalyse (6).

Ce détour par une tradition exotique est indispensable pour briser la relation de familiarité trompeuse qui nous unit à notre propre tradition. Les apparences biologiques et les effets bien réels qu’a produits, dans les corps et dans les cerveaux, un long travail collectif de socialisation du biologique et de biologisation du social se conjuguent pour renverser la relation entre les causes et les effets et faire apparaître une construction sociale naturalisée (les « genres » en tant qu’ habitus sexués) comme le fondement en nature de la division arbitraire qui est au principe et de la réalité et de la représentation de la réalité, et qui s’impose parfois à la recherche elle- même.

Ainsi n’est-il pas rare que les psychologues reprennent à leur compte la vision commune des sexes comme ensembles radicalement séparés, sans intersections, et ignorent le degré de recouvrement entre les distributions des performances masculines et féminines, et les différences (de grandeur) entre les différences constatées dans les divers domaines (depuis l’anatomie sexuelle jusqu’à l’intelligence). Ou, chose plus grave, ils se laissent maintes fois guider, dans la construction et la description de leur objet, par les principes de vision et de division inscrits dans le langage ordinaire, soit qu’ils s’efforcent de mesurer des différences évoquées dans le langage - comme le fait que les hommes seraient plus « agressifs » et les femmes plus « craintives » -, soit qu’ils emploient des termes ordinaires, donc gros de jugements de valeur, pour décrire ces différences (7).

Mais cet usage quasi analytique de l’ethnographie qui dénaturalise, en l’historicisant, ce qui apparaît comme le plus naturel dans l’ordre social, la division entre les sexes, ne risque-t-il pas de mettre en lumière des constances et des invariants - qui sont au principe même de son efficacité socioanalytique -, et, par là, d’éterniser, en la ratifiant, une représentation conservatrice de la relation entre les sexes, celle-là même que condense le mythe de « l’éternel féminin » ?

C’est là qu’il faut affronter un nouveau paradoxe, propre à contraindre à une révolution complète de la manière d’aborder ce que l’on a voulu étudier sous les espèces de « l’histoire des femmes » : les invariants qui, par-delà tous les changements visibles de la condition féminine, s’observent dans les rapports de domination entre les sexes n’obligent-ils pas à prendre pour objet privilégié les mécanismes et les institutions historiques qui, au cours de l’histoire, n’ont pas cessé d’arracher ces invariants à l’histoire ?

Cette révolution dans la connaissance ne serait pas sans conséquence dans la pratique, et en particulier dans la conception des stratégies destinées à transformer l’état actuel du rapport de force matériel et symbolique entre les sexes.

S’il est vrai que le principe de la perpétuation de ce rapport de domination ne réside pas véritablement - ou, en tout cas, principalement - dans un des lieux les plus visibles de son exercice, c’est-à-dire au sein de l’unité domestique, sur laquelle un certain discours féministe a concentré tous ses regards, mais dans des instances telles que l’Ecole ou l’Etat, lieux d’élaboration et d’imposition de principes de domination qui s’exercent au sein même de l’univers le plus privé, c’est un champ d’action immense qui se trouve ouvert aux luttes féministes, ainsi appelées à prendre une place originale, et bien affirmée, au sein des luttes politiques contre toutes les formes de domination.

Pierre Bourdieu.

, ,

Sociologue, professeur au Collège de France.


* Ce texte est le préambule du livre La Domination masculine, à paraître au Seuil, Paris, en octobre 1998.
(
1) Faute de savoir clairement si des remerciements nominaux seraient bénéfiques ou maléfiques pour ceux et celles à qui j’aimerais les adresser, je me contenterai de dire ici ma profonde gratitude pour ceux et surtout celles qui m’ont apporté des témoignages, des documents, des références scientifiques, des idées, et mon espoir que ce travail sera digne, notamment dans ses effets, de la confiance et des attentes qu’ils ou elles ont mises en lui. (2) NDLR : La doxa est l’ensemble des croyances ou des pratiques sociales qui sont considérées comme normales, comme allant de soi, ne devant pas faire l’objet de remise en question.
(3) NDLR : Virginia Woolf (1882-1941), romancière et théoricienne anglaise, auteure, en particulier, de Mrs Dalloway (1925), La Promenade au phare (1927) et Orlando (1928).
(4) Virginia Woolf, Trois guinées, traduit par Viviane Forrester, éditions Des femmes, Paris, 1977, p. 200.
(5) NDLR : Qui place au centre l’homme, et non la femme.
(6) Ne serait-ce que pour attester que mon propos présent n’est pas le produit d’une conversion récente, je renvoie aux pages d’un livre déjà ancien et dans lequel j’insistais sur le fait que, lorsqu’elle s’applique à la division sexuelle du monde, l’ethnologie peut « devenir une forme particulièrement puissante de socioanalyse » (Pierre Bourdieu, Le Sens pratique,Minuit, Paris, 1980, pp. 246 et 247).
(7) Voir, entre autres, J.A. Sherman, Sex-Related Cognitive Differences : An Essay on Theory and Evidence, Thomas, Springfield (Illinois), 1978 ; M.B. Parlee, « Psychology : Review Essay », Signs : Journal of Women in Culture and Society, no 1, 1975, pp. 119-138 (à propos notamment du bilan des différences mentales et comportementales entre les sexes établi par J.E. Garai et A. Scheinfeld en 1968) ; M.B. Parlee, « The Premenstrual Syndrome », Psychological Bulletin, no 80, 1973, pp. 454-465
Édition imprimée — août 1998-p.24
Par Sidérale
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Vendredi 29 juin 2007
Par Sidérale
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Samedi 29 septembre 2007

« -Dieu seraient-il homme ou femme ? demanda Terre Fortune Monde d’une voix rauque de mioche rebelle.

-Il est masculin, bien sûr, répondit l’adolescente de la ville, de mauvaise grâce.

-Qu’est-ce que tu en sais toi ? Tu sais rien ! Personne ne l’as vu. Moi, il me reste un petit espoir qu’il soit femme…

(…)

-Nous les femmes on est plus douées, je le voient bien chez ma p’tite maman, elle est plus dégourdie que mon papa chéri… Moi je pige plus vite que mes frères…

Et même que mon p’tit papa…

-je ne veux pas te décevoir, mais ça ne veut rien dire. Tout est déjà organisé pour que Dieu continue d’être un homme.

-Et pourquoi ne pas tout désorganiser ? »

Zoé Valdès, Cher premier amour

 

 

Par Sidérale
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Ose




Red Archipel Radio

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  Je n'ai jamais réussi à définir le féminisme. Tout ce que je sais, c'est que les gens me traitent de féministe chaque fois que mon comportement ne permet plus de me confondre avec un paillasson.

            Rebecca West

 


La traversée des apparences

"Faire du chemin...c'est d'abord une expérience physique.
Parfois, c'est aussi une expérience spirituelle...
c'est découvrir des paysages emblématiques :
des territoires sans rupture entre réel et imaginaire qui nous changent la vie.

Nos vies ne sont plus les mêmes depuis que nous sommes à Corvo, l'île de nos terres de danse."


«[...] nos livres tous les jours nous voient dans notre nudité intérieure.»

Olivier Bruley

 

 

La conscience est bien plus que l'écharde, elle est le poignard dans la chair.

E. CIORAN

 


 

En cette vie, où je suis mon sommeil,
Je ne suis pas mon sommet,
Qui je suis est qui je m'ignore et vit
A travers cette brume que vraiment je suis,
Toutes les vies que j'ai eues autrefois,
Dans une seule vie.
Je suis mer ; clapotis faible, rugissement vers les hauteurs,
Mais ma couleur provient de mon ciel élevé,
Et je ne me rencontre que lorsque de moi je fuis.

Qui donc guidait mes pas de jeune infant sinon
L'âme véritable qui se trouvait en moi ?
Attachée par les bras du corps,
Elle ne pouvait être plus.
Mais, sans nul doute, un geste, un regard, un oubli
Aussi, aux yeux de qui aurait bien regardé
La Présence Réelle sous le déguisement
De mon âme présente ici sans y prétendre.

Fernando Pessoa, poèmes ésotériques,

Christian Bourgois 1988, p. 39.

Fernando Pessoa dans Poezibao :
Fiche bio-bibliographique, extrait 1, extrait 2,

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