"Écrire c'est entrer sans frapper à la porte"
dans une lettre à Pasternak
On ne guette pas les lettres
Ainsi – mais la lettre.
Un lambeau de chiffon
Autour d’un ruban
De colle. Dedans – un mot.
Et le bonheur. – C’est tout
(extrait de La lettre, Le ciel brûle, éditions Poésie / Gallimard, page 88) Elle écrit à Anna Teskova en 1927 « Tous mes amis me parlent de la vie comme les marins parleraient de pays lointains à des paysans […]. J’en conclu que je ne vis pas dans la vie, ce qui d’ailleurs est clair sans préambule. »
Oreilles obstruées,
Et mes yeux voient confus.
A ton monde insensé
Je ne dis que : refus.
extrait de mars, 1939, dans Le ciel Brûle,
éditions Poésie / Gallimard, page 202
Ecoutez, mon amour est léger.
Vous ne connaîtrez ni la douleur ni l'ennui.
Je suis tout entière dans tout ce que j'aime.
J'aime d'un même amour – de tout moi-même – et le bouleau, et le soir, et la musique, et Serioja, et vous.
Je reconnais l'amour à l'incurable tristesse, au "ah !" qui vous coupe le souffle.
Pour moi vous êtes un délicieux petit garçon, dont – malgré tout ce qu'on pourrait dire – je ne sais quand même rien,
excepté que je l'aime
dans"Vivre dans le feu"
Extrait d’une lettre du 31 décembre 1929 à Meudon
[…] Boris, avec toi je redoute chaque mot, voilà la raison de mon silence épistolaire. Car nous n’avons rien d’autre que les mots, nous y sommes condamnés. Car tout ce qui, avec d’autres, passe – sans mots, les mots sans voix, sans rectification par la voix. Le peu de chose prononcé (l’air a tout mangé) – est affirmé, muettement hurlé. Boris, d’ordinaire, dans toute relation humaine, les mots sont juste une main-forte, une béquille, une dernière extrémité, et l’extrémité l’est toujours – dernière. On dit bien – en guise d’adieu. Je ne sais pas si elle est vraiment de lui, mais Stépoune a eu une formule définitive : « Ce qui a perdu les romantiques, c’est d’avoir toujours été les derniers. » Chacune de nos lettres est la dernière. Tantôt – la dernière avant notre rencontre, tantôt – la dernière pour toujours. Peut-être est-ce d’écrire rarement que tout reprend à neuf – à chaque fois. L’âme se nourrit de la vie, ici l’âme se nourrit de l’âme, auto-dévoration, impasse. […]
Quinze Lettres de Marina Tsvetaeva à Boris Pasternak, éditions Clémence Hiver
Vanves, 26 octobre 1936
Chère Anna Antonovna,
Juste quelques mots : qu’en ces jours pénibles et le désert advenu de vos journées – je suis constamment avec vous, que si je n’ai pas écrit – c’était seulement en vertu de ma peur innée, ici légitimée, d’être de trop – qui, en effet à cette heure, n’est pas de trop ? tous, sauf celui qui n’est plus – je n’ai pas écrit parce que je n’ai rien à raconter, parce qu’en ces circonstances on ne doit pas écrire mais être là – en silence (aller au cimetière ensemble, comme je l’ai fait avec la mère du jeune Gronsky, dans ce vaste et merveilleux cimetière pareil à une forêt, le long duquel nous avions si souvent marché, lui et moi – en notre temps…) – parce qu’en ces circonstances, impossible de parler de soi et terrible – de l’autre.
Ne considérez donc pas ceci, chère Anna Antonovna, comme une lettre et de toutes ces lignes ne retenez que ces mots : je vous aime et pense à vous.
Flaubert et Louise Collet, à qui il écrivait le 21 août 1853 :
« Toi, je t'aime comme je n'ai jamais aimé et comme je n'aimerai pas. Tu es, et resteras seule, et sans comparaison avec nulle autre. C'est quelque chose de mélangé et de profond, quelque chose qui me tient par tous les bouts, qui flatte tous mes appétits et caresse toutes mes vanités. Ta réalité y disparaît presque. Pourquoi est-ce que, quand je pense à toi, je te vois souvent avec d'autres costumes que les tiens ? L'idée que tu es ma maîtresse me vient rarement, ou du moins tu ne te formules pas devant moi par cela. Je contemple (comme si je la voyais) ta figure toute éclairée de joie, quand je lis tes vers en t'admirant.
– Alors qu'elle prend une expression radieuse d'idéal, d'orgueil et d’attendrissement. Si je pense à toi au lit, c'est étendue, un bras replié, tout nue, une boucle plus haute que l'autre, et regardant le plafond.
– Il me semble que tu peux vieillir, enlaidir même et que rien ne te changera.
– Il y a un pacte entre nous deux, et indépendant de nous. N'ai-je pas fait tout pour te quitter ? N'as-tu pas fait tout pour en aimer d'autres ? Nous sommes revenus l'un à l'autre, parce que nous étions faits l'un pour l'autre.
Je t'aime avec tout ce qui me reste de coeur.
– Avec les lambeaux que j'en ai gardés. Je voudrais seulement t'aimer davantage afin de te rendre plus heureuse, puisque je te fais souffrir ! moi qui voudrais te voir en l'accomplissement de tous tes désirs. »
Emily Dickinson Vers 1861
Cher Mr. Bowles ,
La victoire vient tard,
Abaissée vers des lèvres froides
Trop saisies par le gel
Pour s’en soucier !
Quel goût exquis elle aurait eu !
Fût-ce une goutte !
Dieu était-il si avare ?
Sa table est dressée trop haut pour Nous
À moins de dîner sur la pointe des pieds !
Les Miettes – conviennent à de petits becs -
Les Cerises – aux Grives –
Le goûter doré de l’Aigle – les éblouit !
Dieu tienne Sa Promesse aux « Moineaux »,
Qui de peu d’Amour – savent jeûner !
Emily
Traces de passage