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Ancrage : Point d'ancrage, lieu (abstrait) de fixation














L'amour, dans l'anxiété douloureuse comme
dans le désir heureux, est l'exigence d'un tout.
Il ne naît, il ne subsiste que si une partie reste
à conquérir.
On n'aime que ce qu'on ne possède pas
tout entier.
Marcel Proust

Man Ray - Hand on lips

" Je vous vois et vous me voyez,
J'ai une certaine conception de vous et vous de moi.
Je vois votre comportement et vous le mien.
Mais je ne vois pas, je n'ai jamais vu et ne verrai jamais votre expérience de moi ;
Pas plus que vous ne pouvez voir mon expérience de vous.
Je ne peux pas faire l'expéreince de votre expérience, ni le contraire.
Nous sommes l'un(e) et l'autre des hommes/des femmes invisibles.
Tous les hommes sont invisibles les uns des autres."
 France Culture - Voyages en psychiatrie - Août 2006
Dimanche 24 juin 2007

Toute fleur n’est que de la nuit
qui feint de s’être rapprochée

 

Mais là d’où son parfum s’élève
je ne puis espérer entrer
c’est pourquoi tant il me trouble
et me fait si longtemps veiller
devant cette porte fermée

 

Toute couleur, toute vie
naît d’où le regard s’arrête

 

Ce monde n’est que la crête
d’un invisible incendie.

 

 

...

 

Au petit jour

 

I

 

La nuit n’est pas ce que l’on croit, revers du feu,
chute du jour et négation de la lumière,
mais subterfuge fait pour nous ouvrir les yeux
sur ce qui reste irrévélé tant qu’on l’éclaire.

 

Les zélés serviteurs du visible éloignés,
sous le feuillage des ténèbres est établie
la demeure de la violette, le dernier
refuge de celui qui vieillit sans patrie…..

 

Philippe Jaccottet, Poésies, 1946-1967
par Sidérale publié dans :
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Dimanche 24 juin 2007

COMMUNICATION

Quelle foudre inflexible a pris ce corps en main,
l'a pétri, ravagé d'orages sans pitié !
Ce qui dévaste n'a pas de nom, pas de mains,
saisit l'esprit entier. Il faut manger ses cris.

Et le corps en douleurs sent le vent de la peur,
un vide où rien ne protège plus de la mort,
l'espace du rien qui l'angoisse, l'humilie,
ne laisse plus qu'un noir entre lui et la mort.

La personne petite où se débat la vie
voit derrière son oui les arbres toujours verts,
puis soudain ce visage imprégné de noblesse,

presque inconnu dans sa douceur et sa noblesse,
rayonnant d'un souvenir qui n'a pas de fin,
et dans ses yeux tout ce qui reste de lumière.

Jean Mambrino, Le Chiffre de la nuit, José Corti, 1989
par Sidérale publié dans : ancrage
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Dimanche 24 juin 2007

Rénovation du PS : pétition pour un congrès anticipé

sur l'Archipel rouge

Signez et faites tourner cette pétition pour avancer la date du congrès. pétition pour un congrès anticipé

Date de création : 21/06/2007 Date de cloture : 21/08/2007

Auteur : CA section TemPS Réels C/O Philippe de Tilbourg

A l’attention de : Bureau National du Parti Socialiste & Premier Secrétaire

Nous, militants de base du parti socialiste, réclamons une consultation directe, soit un vote des adhérents en section, afin d’avancer le calendrier du prochain congrès : la rénovation doit commencer sans attendre, elle ne s’accomplira pas du jour au lendemain.

Selon le titre 6 des statuts du parti, il suffit que 15% des adhérents demandent cette consultation sur la date du congrès pour qu’elle ait lieu :

6.11 Consultation directe des adhérents

Sur proposition du (de la) premier(e) secrétaire du Parti, du bureau national, de 35 fédérations, ou A LA DEMANDE D’AU MOINS 15% DES ADHERENTS...

Imposez-vous dans le débat ! Signez la pétition (infra), faîtes-la signer autour de vous, exigeons la tenue d’un congrès anticipé et redonnons la parole aux militants !

par Sidérale publié dans : Pétitions
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Samedi 23 juin 2007
Cahiers de Malte (extrait)
Sur la Duse, tragédienne:

Si nous avions un théâtre, serais-tu là, ô tragique, toujours aussi mince, aussi nue, sans aucun subterfuge, devant ceux qui contentent sur ta douleur étalée leur curiosité pressée ? Tu prévoyais déjà, ô toi si émouvante, la réalité de tes souffrances, à Vérone, alors que, presque une enfant, jouant du théâtre, tu tenais devant toi des roses, comme un masque qui te faisait une face et qui, en t'exagérant, devait te dissimuler. Il est vrai que tu étais une enfant d'acteur, et lorsque les tiens jouaient, ils voulaient être vus. Mais toi, tu dégénéras. Pour toi cette profession devait devenir ce qu'avait été pour Mariana Alcoforado, sans qu'elle s'en doutât, le voile de religieuse : un travestissement, épais et assez durable pour qu'il fût permis d'être derrière lui malheureuse sans restriction, avec la même instante ferveur qui fait bienheureux les bienheureux invisibles. Dans toutes les villes où tu vins, ils décrivirent tes gestes ; mais ils ne comprenaient pas comment, perdant de jour en jour l'espoir, tu levais toujours un poème devant toi pour qu'il te cachât. Tu tenais tes cheveux, tes mains, ou un autre objet épais, devant les endroits translucides ; tu ternissais de ton haleine ceux qui étaient transparents; tu te faisais petite, tu te cachais comme les enfants se cachent, et alors tu avais ce bref cri de bonheur, et tout au plus un ange aurait pu te chercher. Mais lorsque tu levais prudemment les yeux, il n'y avait pas de doute qu'ils t'eussent vue tout le temps, dans cet espace laid, creux, aux yeux innombrables : toi, toi, toi, et rien que toi.


Et tu avais envie d'étendre vers eux ton bras plié, avec ce signe du doigt qui conjure le mauvais oeil. Tu avais envie de leur arracher ton visage dont ils se nourrissaient. Tu avais envie d'être toi-même. Ceux qui te donnaient la réplique sentaient tomber leur courage ; comme si on les avait enfermés avec une panthère, ils rampaient le long des coulisses et ne disaient que ce qu'il fallait pour ne pas t'irriter. Mais toi, tu les tirais en avant, tu les posais là, et tu agissais avec eux comme des êtres réels. Et ces portes flasques, ces rideaux trompeurs, ces objets sans revers te poussaient à la réplique. Tu sentais comme ton cceur se haussait indéfiniment, jusqu'à une réalité immense, et, effrayée, tu essayais encore une fois de détacher de toi leurs regards, comme les longs fils de la Vierge.

Mais alors, ils éclataient déjà en applaudissements, par crainte du pire : comme pour détourner d'eux, au dernier moment, ce qui aurait dû les contraindre à changer leur vie.

Rainer Maria Rilke
Les Cahiers de Malte de Laurids Bridge
traduction de Maurice Betz
in Oeuvres, éditions du Seuil, pp 699-700.

par Sidérale publié dans : à voix nue
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Samedi 23 juin 2007
Israel Galván
Compañia Israel Galván
Arena

Chorégraphie : Israel Galván


C’est le pied nu que Israel Galván, la révélation flamenca de ces dernières années, commence sa pièce Arena, et le pouce levé, le corps de profil comme Nijinsky. Pour un spectacle traversé par l’idée de la tauromachie depuis l’immobilité légendaire du torero Belmonte, jusqu’aux airs des fanfares qui déboulent sur la scène, sans que la danse ne cherche jamais à illustrer le rituel du combat à mort entre l’homme et le taureau. Arena, c’est avant tout la révolution dans l’art de la danse flamenca, qui sort enfin des histoires tradition/modernité.
Israel Galván, danseur génial au vrai sens du terme, entouré des plus grands musiciens et chanteurs du genre, sait arrêter son geste, se figer dans des postures pour laisser courir la musique. Mais il sait aussi inventer des fulgurances, des gestes non encore répertoriés ; les bras s’envolent comme ceux d’une femme pour terminer leur course dans un geste de dégaine de revolver, le bassin s’arrondit dans un jeu de hanches qui doit sûrement évoquer la danse gitane de sa mère, alors le reste du corps se durcit comme pour honorer les mots d’ordre de son père, directeur d’école de danse à Séville : "Le flamenco, La force !". Si Israel Galván se permet d’être tout et son contraire sur scène, et d’inventer un flamenco d’exception, c’est parce que techniquement, il est au sommet et qu’il maîtrise parfaitement tous les codes de la culture flamenca. De fait, la comparaison avec un autre monstre de la chorégraphie s’impose : Galván travaille le flamenco comme Forsythe a pu hystériser la danse classique.

"Israel Galvan traite la danse flamenca avec une insolence d'amour. Il brise le geste, fait des mouvements d'oiseaux, s'en va en marchant. Parfois, il vole. Ses mains battent dans son dos. Il brise un instant son élan en arrêt si fugace sur l'image exactement comme le font les grands burlesques (Chaplin, Cantinflas). Israel Galvan s'offre le luxe de l'ironie. Son corps même n'est pas flamenco : il le devient. Mais surtout, c'est dans le rapport à l'histoire de son histoire qu'il explose.
Danseur pour danseurs, Galvan est le plus grand des danseurs actuels. Le plus grand ? Pas au sens où il aurait dépassé les plus grands danseurs du passé et d'aujourd'hui, mais au sens où il les donne à voir, un par un, une par une, sans s'attader, en images aussi lestes, aussi achevées, aussi vite disparues qu'aperçues, gravées à jamais."
Francis Marmande, Le Monde, jeudi 10 mai 2007


Représentations les 4 et 5 juillet à 20h30

par Sidérale publié dans : Agenda culturel
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Samedi 23 juin 2007

La relation danse/sida
au coeur du festival Montpellier danse

NOUVELOBS.COM le 23.06.2007

 

L'édition 2007 rend hommage au fondateur du centre chorégraphique de Montpellier, Dominique Bagouet, fauché par la maladie à 41 ans, et se penche sur l'influence du virus sur l'esthétique et les corps des danseurs.

 

L'affiche du festival Montpellier danse 2007

L'affiche du festival Montpellier danse 2007

Le festival Montpellier Danse, qui débute samedi 23 juin et dure jusqu'au 7 juillet, s'interroge cette année sur la danse et le sida, avec un hommage à Dominique Bagouet.
Le fondateur à Montpellier de l'un des premiers centres chorégraphiques de France a été fauché par le virus en 1992, à l'âge de 41 ans. "Le virus du sida a fait son apparition vers 1985, atteignant le corps des danseurs. Peut-on aller jusqu'à affirmer que ce virus a eu un effet sur l'histoire des formes esthétiques de ces vingt dernières années ? Cette question sera l'un des fils rouges de cette édition", souligne Jean-Paul Montanari, directeur du Festival, dans sa présentation.
Rendez-vous international souvent considéré comme le "festival d'Avignon de la danse", Montpellier Danse s'ouvrira avec Angelin Preljocaj, ancien interprète de Dominique Bagouet. Il présentera "Annonciation", un duo féminin, suivi d'"Eldorado", sur une partition de Karlheinz Stockhausen, "Sonntags-Abschied". 

Une journée de réflexion et une comédie musicale

Pour la clôture, deux pièces emblématiques de Dominique Bagouet seront remontées par le Ballet du Grand Théâtre de Genève, "Jours étranges" (1990) sur la musique des Doors et "So Schnell" sur une cantate de Jean-Sébastien Bach (1991).
Le fléau sera au cœur d'une journée de réflexion, lundi 25 juin, sur "ce que le sida a fait à la danse, ce que la danse a fait du sida". La comédie musicale de la Sud-Africaine Robyn Orlin, "We must eat our suckers with the wrappers on" ("nous devons manger nos sucettes avec l'emballage"), évoquera aussi le Sida.
Au programme figurent également l'Américaine Trisha Brow, avec une création "I love my robots", et l'Espagnol Israël Galvan qui révolutionne la danse flamenca. Mathilde Monnier qui dirige depuis 1994 le Centre chorégraphique national de Montpellier Languedoc-Roussillon, présentera "Tempo 76".
Au total, Montpellier Danse 2007 présentera 46 oeuvres chorégraphiques dont 25 créations ou premières en France. En 2006, 30.000 spectateurs avaient assisté aux représentations.
par Sidérale publié dans : Danse
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Jeudi 21 juin 2007
Article paru
le 21 juin 2007

La chronique poétique d’Alain Freixe

source : L'Humanité

Partir, toujours partir !

« J’avoue que je ne suis qu’autant que je m’évade. »

André Velter

Lettera amorosa, fin de partie ? Voire ! « La poésie est le lien privilégié où se disent ensemble l’amour des êtres (Amors) et l’amour de la langue. » Comme ces mots de Jacques Roubaud bornent bien le livre d’André Velter, l’Amour extrême et autres poèmes pour Chantal Mauduit, dans lequel il a regroupé les trois livres dédiés

à sa « femme céleste ».

Trois chemins. Le premier est celui d’un coeur dévasté qui, avec Pavese, réclame que « la mort vienne » puisque « elle aura tes yeux » ; le second mènera André Velter jusqu’au sommet de « l’amour extrême », il prendra le troisième pour redescendre avec un « oui définitif / qui n’abdique jamais », en lieu et place d’âme, cette « part divine / qui ne vit que de toi ». De même que le troubadour Peire Vidal écrivait, à propos de ses poèmes, que les amants trouveraient réconfort à lire ses vers, de même nous trouvons de quoi nous réchauffer au « feu clair » qu’André Velter a su tirer de « la neige glacée » qui s’abattit sur lui comme sur « la fée des glaciers » un certain jour de mai 1998 sur les pentes du Dhaulagiri.

Il faut lire André Velter pour voir comment « l’amour extrême », mots qu’il emprunte au troubadour Jaufré Rudel - « Ta mort, mon amour, a changé l’amour en destin » -, n’est pas exclusif mais extensif. Puissance démultiplicatrice. Ainsi lorsque l’Ami dans les magnifiques dialogues de l’Ami et l’Aimé, du grand philosophe et mystique catalan Ramon Lull, demande à son Aimé s’il reste encore quelque chose à aimer, l’Aimé lui répond : « tout ce qui peut multiplier l’amour, est encore à aimer. » Tel est « l’amour extrême » : un « ermitage, écrit André Velter, qui n’a pas de toit, pas de fronton, il est de plein vent et

de pleine clarté ». « L’amour extrême » est passage, « esquif aimanté qui s’éloigne de la terre, reste à l’écart du ciel, sans renier la terre ferme, sans congédier le ciel. »

Qu’on me permette de voir là le fond du nomadisme d’André Velter, celui d’un « avenir sans nom » qui convient moins à un marcheur qu’à un danseur, ce résistant aux lois mercantiles du monde où tous les parapets sont anciens, à tous les vainqueurs à la bonne foi douteuse ! Son dernier livre, Midi à toutes les portes, en fait l’éloge. C’est un livre foisonnant. On va de lieu en lieu, transporté par une écriture de main légère, d’enjambée allègre, une écriture qui « garde l’élan d’une lecture à ciel ouvert ». De Bénarès à Bagdad, des plateaux du Tibet à l’Andalousie, de Paris à Louxor, de Kaboul à Charleville-Mézières… Mais c’est moins ce goût évident pour les voyages et l’ailleurs qui importe que cette force qui traverse le livre et coud ensemble ces fragments sans les attacher. C’est ce mouvement qui vient du dehors. D’avant les textes, d’avant le livre, et qui saute hors de ce fort volume jusqu’à nous donner à voir à travers ce Midi à toutes les portes, le monde comme une terre libre et sans fin.

Il n’y a pas de sauve-qui-peut chez André Velter mais

une errance choisie, travaillée, entretenue. Les lieux qui l’intéressent sont ceux qui permettent de « se mettre hors

du monde », qui, parce que ce qu’on y trouve échappe à toute dénomination, à toute prière », sont eux-mêmes comme des départs incessants. Des lieux qui permettent de sortir sans cesse « du cadre sans déserter la vie ». Des lieux de déterritorialisation. Des lieux / coupures. Des lieux / écarts. Des lieux qui nous douent de lointain. Ces lieux ressemblent à ces nomades de l’intérieur qui fascinent tant André Velter, moins des migrants que des voyageurs de l’intensité, ceux que Deleuze définissait comme « ceux qui ne bougent pas et qui se mettent à nomadiser pour rester à la même place en échappant aux codes ».

Cette place hors là, ouverte sur « l’inconnu qui creuse », est celle d’André Velter. Celle du poète André Velter qui « a fait de l’infini le dernier rendez-vous » des hommes libres et dont

le poème qui sait « (garder) force de mots / jusqu’au bord des larmes », selon les mots de « la soupçonnée » de René Char, définit l’espace. Il nous attend.


l’Amour extrême et autres poèmes pour Chantal Mauduit, NRF, André Velter, Poésie/Gallimard, cat 2.


Midi à toutes les portes, André Velter, NRF, Gallimard,

Ouvrir le chant, Gérard Noiret, André Velter, Jean-Michel Place/Poésie,

Alain Freixe

par Sidérale publié dans :
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Mercredi 20 juin 2007

Pourquoi Nicolas Sarkozy NE PEUT PAS être victime de la "pensée unique"

Publié le 19 juin 2007
par dandi

Pourquoi Nicolas Sarkozy NE PEUT PAS être victime de la "pensée unique"

par Fabien Eloire:http://www.interdits.net

Lors de son meeting au Havre, le 30 mai, Nicolas Sarkozy a récidivé. Ce soir-là encore, comme durant toute la campagne présidentielle, il a longuement dénoncé la "pensée unique"

"Lors de son meeting au Havre, le 30 mai, Nicolas Sarkozy a récidivé. Ce soir-là encore, comme durant toute la campagne présidentielle, il a longuement dénoncé la "pensée unique", détournant ainsi le sens d’une expression qui désigne en fait les politiques néolibérales, et notamment le fait que "l’économique l’emporte sur le politique". Cette récupération sémantique est un nouveau brouillage des pistes : le nouveau président français procède en fait à un formidable réductionnisme en désignant comme "pensée unique" la multitude des "pensées contestataires" qui se développent partout, dans la société civile, en réaction à son programme politique. Il espère ainsi décrédibiliser, par avance, tous les mouvements de défense ou de progrès social, qui ne manqueront pas de se former pour lui faire barrage. Pour cette raison, une mise au point s’impose.

There is no alternative Pour revenir aux sources, il faut se référer à l’éditorial d’Ignacio Ramonet, paru dans Le Monde Diplomatique, en janvier 1995. Pour lui, la pensée unique s’agit de "la traduction en termes idéologiques à prétention universelle des intérêts d’un ensemble de forces économiques, celles, en particulier, du capital international". Il en énumère le principe fondamental : "l’économique l’emporte sur le politique". Puis en développe les concepts-clés : "le marché, et sa "main invisible" (…) ; la concurrence et la compétitivité (…) ; le libre-échange sans rivages (…) ; la mondialisation aussi bien de la production manufacturière que des flux financiers ; la division internationale du travail (…) ; la monnaie forte (…) ; la déréglementation ; la privatisation ; la libéralisation, etc. Toujours "moins d’Etat", un arbitrage constant en faveur des revenus du capital au détriment de ceux du travail. Et une indifférence à l’égard du coût écologique". Voici résumé, en peu de mots, le contenu des politiques néolibérales, celles-là même qui visent à créer, partout sur la planète, pour les besoins de la finance mondialisée, des conditions sociales et surtout économiques favorables à l’accumulation maximale et rapide de profits financiers . "La conséquence de ces politiques néolibérales est d’accroître les inégalités, rappelle l’économiste François Eymard-Duvernay. C’est ce que l’on observe effectivement depuis une vingtaine d’années aux Etats-Unis et en Europe. Mais leurs défenseurs considèrent que les inégalités sont un tribut inévitable à payer à l’efficience économique" (L’économie des conventions, tome 2, La Découverte, 2006). C’est ce caractère "inévitable" qui a suscité l’expression "pensée unique". Comme en écho, sans doute, à l’expression utilisée par Margaret Thatcher pour justifier la mise en place de sa politique de libre-échange dans les années 80 en Angleterre : "There is no alternative" (Il n’y a pas d’alternative). Cette vision évidemment contestable tire sa force d’un courant de pensée aujourd’hui hégémonique dans la science économique : la théorie néoclassique orthodoxe. Le grand intellectuel, économiste et philosophe, Cornélius Castoriadis a beau rappeler que "l’échafaudage scientifique de cette théorie s’est écroulé sous les coups des représentants, les meilleurs, de cette même "science" pendant la décennie 1930-1940" (Les Carrefours du labyrinthe, Fait et à faire, tome 5, Seuil, 1997), l’amnésie semble aujourd’hui à peu près totale tant dans les médias que chez les politiques…

Deux pensées uniques ? L’ancrage à gauche du Monde Diplomatique ne fait aucun doute. Ainsi, au moment où Ignacio Ramonet lance l’expression "pensée unique", celle-ci s’adresse bien à la conception de l’économie de la droite… mais aussi d’une certaine gauche qui a fini par en épouser l’idéologie, au nom du "pragmatisme" ou du "réalisme" (lire "à droite toute"). Et c’est là que les choses se compliquent, puisque, à droite aussi, on fustige une "pensée unique" en matière d’économie. Bien avant Nicolas Sarkozy, d’ailleurs. En mars 2001, lors d’un discours au Palais des sports de Paris, Philippe Séguin dénonce "cette pensée unique qui écrase tout, qui aplatit tout, qui conduit tant de gens censés à préférer dire des sottises plutôt que de prendre le risque d’être mis à l’index". Six ans plus tard, avec Nicolas Sarkozy, encore candidat, le ton n’a pas vraiment changé : "Je veux en finir avec le politiquement correct et avec la pensée unique, qui est le point de rencontre de tous les renoncements, de tous les sectarismes, de toutes les arrogances. Je veux en finir avec la pensée unique qui nous a mis dans la situation où nous sommes, qui s’est trompée sur tout, qui a échoué sur tout" (Villebon-sur-Yvette, 20 mars 2007). Il y aurait donc deux pensées uniques ! Une de droite. Une de gauche. Ce qui, comme l’indique Serge July "est somme toute rassurant", puisque, si "tout le monde ne pense pas de la même manière, (…) c’est sans doute la preuve qu’il n’y a pas de pensée vraiment unique" (édito sur RTL, 30 mai 2007). On peut rester à la surface des discours. On peut aussi s’intéresser à ce qu’ils dissimulent. Ignacio Ramonet a défini ce qu’il entend par "pensée unique". Pour lui, c’est un concept "partisan", certes, "idéologique", aussi, mais qui désigne une réalité concrète, largement partagée à gauche, par nombre d’intellectuels, journalistes ou chercheurs en sciences sociales. Ce n’est en rien un concept "creux", "flou" ou simplement "polémique". Alors, qu’en est-il à droite ? Dans le discours de Philippe Séguin, d’abord, "la pensée unique, c’est la pensée de la gauche". Attention, "pas la gauche qui, il y a quelques décennies, parlait encore de justice sociale, de générosité et de vraie solidarité", mais "les politiciens du parti socialiste et les intellectuels branchés qui se fichent pas mal de la justice sociale et de la solidarité nationale. (…) Une certaine gauche qui ne sait plus ce qu’est un ouvrier et pour laquelle le chômeur de longue durée n’est qu’un pauvre malheureux qui manque de flexibilité". Pour le coup, le ton est clairement polémique. Mais, ici, comme chez Ignacio Ramonet, on s’en prend à la politique néolibérale du PS. Et il semble bien que l’expression "pensée unique", chez Philippe Séguin, soit employée dans un sens finalement pas si différent de celui du Monde Diplomatique. Ce qui n’a rien d’étonnant puisque la droite n’est pas uniformément libérale, notamment celle qui tire son héritage du gaullisme social. En 2007, par exemple, le représentant de ce courant gaullien antilibéral de droite était incarné par Nicolas Dupont-Aignan, qui a renoncé à aller au bout de sa candidature…

Sarkozy : une rhétorique fourre-tout Le discours de Nicolas Sarkozy est bien plus ambigu. L’homme a su faire la synthèse des droites françaises. Au sein de son parti, le vote qui a conduit à son élection à la présidence de l’UMP a tourné au plébiscite. A l’extrême, son élection à la présidence de la République a été largement marquée par le report des voix du FN. Au centre, une majorité des députés UDF se sont d’ores et déjà ralliés à sa majorité gouvernementale. Cette synthèse a été réalisée au prix d’une rhétorique fourre-tout, particulièrement efficace sur la forme, mais dont les incohérences, sur le fond, ne résistent pas à une lecture un peu attentive. Florilège : d’après Nicolas Sarkozy, la pensée unique nous dit que "on ne peut rien contre la délinquance, c’est la société qui est comme ça", que "l’école ne peut pas apprendre à lire, à écrire, à compter à tous les enfants", que "la démocratisation du savoir c’est donner un diplôme à tout le monde", qu’il "ne faut rien changer à l’université, qu’il faut seulement lui donner plus de moyens", que "le chômage est inéluctable et que le plein emploi, ce n’est pas possible", qu’une "monnaie forte c’est bon pour l’économie et que de toutes façon c’est le marché qui décide du cours de la monnaie", que "le libre-échange, on ne peut pas y toucher. Il faut tout laisser passer, il ne faut même pas regarder ce qui passe", que "le capitalisme familial c’est fini, qu’il n’y a plus que le capitalisme financier", que "l’artisanat et le petit commerce, c’est fini", que "l’agriculture, c’est fini", que "les territoires ruraux, c’est fini". D’après lui, la pensée unique "s’accommode parfaitement du communautarisme et de la ségrégation", "du fait qu’il puisse y avoir d’un côté une petite élite qui a droit à tout, et de l’autre la grande masse de ceux qui ne sont même pas assez respectés pour qu’on les juge dignes de recevoir une culture et un savoir". La pensée unique "a décrété la fin de la vieille économie industrielle" (Lille, 28 mars 2007). En résumé, chez Nicolas Sarkozy, la "pensée unique", ce n’est ni un concept "flou", "creux", ou même "polémique", ce n’est même pas un concept ! C’est un grand "tout et n’importe quoi", très commode, puisqu’il y met ce qu’il veut, au gré de son humeur…

Guaino : l’éminence et la matière grises Comment expliquer qu’un tel discours, intrinsèquement contradictoire, et totalement démagogique, ait pu, non seulement, éclore, mais aussi tenir debout, avec l’efficacité que l’on sait ? La réponse est à chercher du côté d’Henri Guaino, la "plume" de Nicolas Sarkozy. A peu près inconnu avant cette campagne présidentielle, cet économiste, "intello de droite", d’après Le Figaro (26 février 2007) et ancien commissaire au Plan, n’en était, en fait, pas à ses premiers discours. En 1992, déjà, il rejoignait… Philippe Séguin : "Ensemble, ils bataillaient contre le traité de Maastricht et écrivaient ’Le discours sur la France’" (Le Figaro). Aujourd’hui, l’homme est au service d’un président fervent défenseur d’un "mini-traité européen" ! Les contradictions ne s’arrêtent pas là puisque, grâce à Henri Guaino, Nicolas Sarkozy peut affirmer que "depuis longtemps la pensée unique nous explique qu’une monnaie forte c’est bon pour l’économie et que de toute façon c’est le marché qui décide du cours de la monnaie. Eh bien ce n’est pas vrai !" Le Monde Diplomatique applaudirait ce discours s’il n’était purement rhétorique. En effet, comment compte faire le nouveau chef de l’État pour "repolitiser" la monnaie ? Sortir de l’euro et rétablir le franc ? Briser l’indépendance de la Banque Centrale Européenne (au risque de briser les relations franco-allemandes) ? Rien de tout cela n’est à l’ordre du jour.

La pensée unique, c’est toute forme d’opposition Au Havre, le 29 mai 2007, Nicolas Sarkozy s’est exclamé : "Je vois bien que la pensée unique est de retour. On la voit s’insinuer partout et s’opposer à tout (…). Elle s’oppose à la déduction du revenu imposable des intérêts d’emprunts contractés pour l’achat de sa résidence principale". Si l’on suit bien son raisonnement, la "pensée unique", c’est donc, tout simplement, la pensée qui s’oppose, quelle qu’elle soit, dans toute sa diversité et sa variété. François Fillon, premier ministre ne manque jamais de rappeler dans ses interventions publiques que le gouvernement est un "gouvernement d’ouverture" (au centre et à gauche), que les propositions qu’il fait sont celles qui ont permis à Nicolas Sarkozy de gagner "largement" les élections, que ce dernier est désormais "le président de tous les Français", que la seule légitimité qui vaille dans notre pays est celle issue des urnes, etc.

Ce discours, qui fustige ainsi la "pensée unique", apparaît donc avant tout comme un insistant rappel à l’ordre, un avertissement adressé au monde syndical, associatif, à la presse d’opinion, et aux mouvements sociaux en général. Un discours typiquement de droite, donc, qui, en réalité, ne fustige aucune "pensée unique". Mais qui, à travers cette seule expression habilement choisie, réussit, au contraire, le tour de force de désigner toutes les "pensées contestataires" qui se développent dans la société civile. Plurielles, inventives, modernes, jeunes, progressistes, ces pensées sont autant de réflexes d’autodéfense face à la politique néoconservatrice et socialement réactionnaire que le gouvernement se propose de (continuer à) mettre en œuvre.

Elles sont aussi, et surtout, les bases sur lesquelles la gauche pourrait trouver le souffle et l’inspiration nécessaires pour son indispensable régénération.


Espérons simplement qu’un grossier tour de passe-passe sémantique ne suffira pas à tout éteindre."

Fabien Eloire

*Source:http://www.interdits.net

par Sidérale publié dans : Sur L'Archipel Rouge
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Dimanche 17 juin 2007

LA LUTTE FÉMINISTE AU COEUR DES COMBATS POLITIQUES

De la domination masculine

LA domination masculine est tellement ancrée dans nos inconscients que nous ne l’apercevons plus, tellement accordée à nos attentes que nous avons du mal à la remettre en question. Plus que jamais, il est indispensable de dissoudre les évidences et d’explorer les structures symboliques de l’inconscient androcentrique qui survit chez les hommes et chez les femmes. Quels sont les mécanismes et les institutions qui accomplissent le travail de reproduction de « l’éternel masculin » ? Est-il possible de les neutraliser pour libérer les forces de changement qu’ils parviennent à entraver ?

Par Pierre Bourdieu

]]Je ne me serais sans doute pas affronté à un sujet aussi difficile si je n’y avais pas été entraîné par toute la logique de ma recherche (1). Je n’ai jamais cessé, en effet, de m’étonner devant ce que l’on pourrait appeler le paradoxe de la doxa (2) : le fait que l’ordre du monde tel qu’il est, avec ses sens uniques et ses sens interdits, au sens propre ou au sens figuré, ses obligations et ses sanctions, soit grosso modo respecté, qu’il n’y ait pas davantage de transgressions ou de subversions, de délits et de « folies » (il suffit de penser à l’extraordinaire accord de milliers de dispositions - ou de volontés - que supposent cinq minutes de circulation automobile sur la place de la Bastille ou sur celle de la Concorde, à Paris). Ou, plus surprenant encore, que l’ordre établi, avec ses rapports de domination, ses droits et ses passe-droits, ses privilèges et ses injustices, se perpétue en définitive aussi facilement, mis à part quelques accidents historiques, et que les conditions d’existence les plus intolérables puissent si souvent apparaître comme acceptables et même naturelles.

Et j’ai aussi toujours vu dans la domination masculine, et dans la manière dont elle est imposée et subie, l’exemple par excellence de cette soumission paradoxale, effet de ce que j’appelle la violence symbolique, violence douce, insensible, invisible pour ses victimes mêmes, qui s’exerce pour l’essentiel par les voies purement symboliques de la communication et de la connaissance - ou, plus précisément, de la méconnaissance, de la reconnaissance ou, à la limite, du sentiment.

Cette relation sociale extraordinairement ordinaire offre ainsi une occasion privilégiée de saisir la logique de la domination exercée au nom d’un principe symbolique connu et reconnu par le dominant comme par le dominé, une langue (ou une prononciation), un style de vie (ou une manière de penser, de parler ou d’agir) et, plus généralement, une propriété distinctive, emblème ou stigmate, dont la plus efficiente symboliquement est cette propriété corporelle parfaitement arbitraire et non prédictive qu’est la couleur de la peau.

On voit bien qu’en ces matières il s’agit avant tout de restituer à la doxa son caractère paradoxal en même temps que de démonter les mécanismes qui sont responsables de la transformation de l’histoire en nature, de l’arbitraire culturel en naturel. Et, pour ce faire, d’être en mesure de prendre, sur notre propre univers et notre propre vision du monde, le point de vue de l’anthropologue capable à la fois de rendre au principe de vision et de division ( nomos) qui fonde la différence entre le masculin et le féminin telle que nous la (mé)connaissons, son caractère arbitraire, contingent, et aussi, simultanément, sa nécessité sociologique.

Ce n’est pas par hasard que, lorsqu’elle veut mettre en suspens ce qu’elle appelle magnifiquement « le pouvoir hypnotique de la domination », Virginia Woolf (3) s’arme d’une analogie ethnographique, rattachant génétiquement la ségrégation des femmes aux rituels d’une société archaïque : « Inévitablement, nous considérons la société comme un lieu de conspiration qui engloutit le frère que beaucoup d’entre nous ont des raisons de respecter dans la vie privée, et qui impose à sa place un mâle monstrueux, à la voix tonitruante, au poing dur, qui, d’une façon puérile, inscrit dans le sol des signes à la craie, ces lignes de démarcation mystiques entre lesquelles sont fixés, rigides, séparés, artificiels, les êtres humains. Ces lieux où, paré d’or et de pourpre, décoré de plumes comme un sauvage, il poursuit ses rites mystiques et jouit des plaisirs suspects du pouvoir et de la domination, tandis que nous, »ses« femmes, nous sommes enfermées dans la maison de famille sans qu’il nous soit permis de participer à aucune des nombreuses sociétés dont est composée sa société (4) . »

« Lignes de démarcation mystiques », « rites mystiques », ce langage, celui de la transfiguration magique et de la conversion symbolique que produit la consécration rituelle, principe d’une nouvelle naissance, encourage à diriger la recherche vers une approche capable d’appréhender la dimension proprement symbolique de la domination masculine.

Une stratégie de transformation

IL faudra donc demander à une analyse matérialiste de l’économie des biens symboliques les moyens d’échapper à l’alternative ruineuse entre le « matériel » et le « spirituel » ou l’« idéel » (perpétuée aujourd’hui à travers l’opposition entre les études dites « matérialistes », qui expliquent l’asymétrie entre les sexes par les conditions de production, et les études dites « symboliques », souvent remarquables mais partielles). Mais, auparavant, seul un usage très particulier de l’ethnologie peut permettre de réaliser le projet, suggéré par Virginia Woolf, d’objectiver scientifiquement l’opération proprement mystique dont la division entre les sexes telle que nous la connaissons est le produit, ou, en d’autres termes, de traiter l’analyse objective d’une société de part en part organisée selon le principe androcentrique (5) - la tradition kabyle - comme une archéologie objective de notre inconscient, c’est-à-dire comme l’instrument d’une véritable socioanalyse (6).

Ce détour par une tradition exotique est indispensable pour briser la relation de familiarité trompeuse qui nous unit à notre propre tradition. Les apparences biologiques et les effets bien réels qu’a produits, dans les corps et dans les cerveaux, un long travail collectif de socialisation du biologique et de biologisation du social se conjuguent pour renverser la relation entre les causes et les effets et faire apparaître une construction sociale naturalisée (les « genres » en tant qu’ habitus sexués) comme le fondement en nature de la division arbitraire qui est au principe et de la réalité et de la représentation de la réalité, et qui s’impose parfois à la recherche elle- même.

Ainsi n’est-il pas rare que les psychologues reprennent à leur compte la vision commune des sexes comme ensembles radicalement séparés, sans intersections, et ignorent le degré de recouvrement entre les distributions des performances masculines et féminines, et les différences (de grandeur) entre les différences constatées dans les divers domaines (depuis l’anatomie sexuelle jusqu’à l’intelligence). Ou, chose plus grave, ils se laissent maintes fois guider, dans la construction et la description de leur objet, par les principes de vision et de division inscrits dans le langage ordinaire, soit qu’ils s’efforcent de mesurer des différences évoquées dans le langage - comme le fait que les hommes seraient plus « agressifs » et les femmes plus « craintives » -, soit qu’ils emploient des termes ordinaires, donc gros de jugements de valeur, pour décrire ces différences (7).

Mais cet usage quasi analytique de l’ethnographie qui dénaturalise, en l’historicisant, ce qui apparaît comme le plus naturel dans l’ordre social, la division entre les sexes, ne risque-t-il pas de mettre en lumière des constances et des invariants - qui sont au principe même de son efficacité socioanalytique -, et, par là, d’éterniser, en la ratifiant, une représentation conservatrice de la relation entre les sexes, celle-là même que condense le mythe de « l’éternel féminin » ?

C’est là qu’il faut affronter un nouveau paradoxe, propre à contraindre à une révolution complète de la manière d’aborder ce que l’on a voulu étudier sous les espèces de « l’histoire des femmes » : les invariants qui, par-delà tous les changements visibles de la condition féminine, s’observent dans les rapports de domination entre les sexes n’obligent-ils pas à prendre pour objet privilégié les mécanismes et les institutions historiques qui, au cours de l’histoire, n’ont pas cessé d’arracher ces invariants à l’histoire ?

Cette révolution dans la connaissance ne serait pas sans conséquence dans la pratique, et en particulier dans la conception des stratégies destinées à transformer l’état actuel du rapport de force matériel et symbolique entre les sexes.

S’il est vrai que le principe de la perpétuation de ce rapport de domination ne réside pas véritablement - ou, en tout cas, principalement - dans un des lieux les plus visibles de son exercice, c’est-à-dire au sein de l’unité domestique, sur laquelle un certain discours féministe a concentré tous ses regards, mais dans des instances telles que l’Ecole ou l’Etat, lieux d’élaboration et d’imposition de principes de domination qui s’exercent au sein même de l’univers le plus privé, c’est un champ d’action immense qui se trouve ouvert aux luttes féministes, ainsi appelées à prendre une place originale, et bien affirmée, au sein des luttes politiques contre toutes les formes de domination.

Pierre Bourdieu.

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Sociologue, professeur au Collège de France.


* Ce texte est le préambule du livre La Domination masculine, à paraître au Seuil, Paris, en octobre 1998.
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1) Faute de savoir clairement si des remerciements nominaux seraient bénéfiques ou maléfiques pour ceux et celles à qui j’aimerais les adresser, je me contenterai de dire ici ma profonde gratitude pour ceux et surtout celles qui m’ont apporté des témoignages, des documents, des références scientifiques, des idées, et mon espoir que ce travail sera digne, notamment dans ses effets, de la confiance et des attentes qu’ils ou elles ont mises en lui. (2) NDLR : La doxa est l’ensemble des croyances ou des pratiques sociales qui sont considérées comme normales, comme allant de soi, ne devant pas faire l’objet de remise en question.
(3) NDLR : Virginia Woolf (1882-1941), romancière et théoricienne anglaise, auteure, en particulier, de Mrs Dalloway (1925), La Promenade au phare (1927) et Orlando (1928).
(4) Virginia Woolf, Trois guinées, traduit par Viviane Forrester, éditions Des femmes, Paris, 1977, p. 200.
(5) NDLR : Qui place au centre l’homme, et non la femme.
(6) Ne serait-ce que pour attester que mon propos présent n’est pas le produit d’une conversion récente, je renvoie aux pages d’un livre déjà ancien et dans lequel j’insistais sur le fait que, lorsqu’elle s’applique à la division sexuelle du monde, l’ethnologie peut « devenir une forme particulièrement puissante de socioanalyse » (Pierre Bourdieu, Le Sens pratique,Minuit, Paris, 1980, pp. 246 et 247).
(7) Voir, entre autres, J.A. Sherman, Sex-Related Cognitive Differences : An Essay on Theory and Evidence, Thomas, Springfield (Illinois), 1978 ; M.B. Parlee, « Psychology : Review Essay », Signs : Journal of Women in Culture and Society, no 1, 1975, pp. 119-138 (à propos notamment du bilan des différences mentales et comportementales entre les sexes établi par J.E. Garai et A. Scheinfeld en 1968) ; M.B. Parlee, « The Premenstrual Syndrome », Psychological Bulletin, no 80, 1973, pp. 454-465
Édition imprimée — août 1998-p.24
par Sidérale publié dans : Féminisme
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Dimanche 17 juin 2007
Les députés UMP si loin du peuple

par Jacqueline Sellem

Législatives .

Si le second tour confirmait le premier, la diversité de la société ne serait pas représentée. Profil sociologique des 109 députés de droite élus le 10 juin.

Douze chefs d’entreprise flanqués d’un groupe compact répertorié dans la rubrique statistique intitulée « Cadres et professions intellectuelles supérieures » et comprenant, entre autres, neuf médecins, deux dentistes, trois pharmaciens, deux vétérinaires, treize hauts fonctionnaires, sept avocats, six enseignants, cinq consultants et experts, cinq journalistes. Et puis, à l’autre extrémité de l’échelle sociale, un préparateur en pharmacie, un technicien en lunetterie. Et zéro ouvrier. Voilà le profil socioprofessionnel des 109 députés de la majorité présidentielle, comprenant 98 UMP, 1 divers droite, 7 Nouveau Centre (UDF alliés à l’UMP) et 2 MPF (villiéristes), élus au premier tour des élections législatives (voir tableau ci-contre). À gauche, un député socialiste seulement a été élu dès le 10 juin.


DERRIèRE LA FAÇADE

Parité, jeunesse, diversité, ouverture... Nicolas Sarkozy prétend moderniser la vie politique et a voulu frapper les esprits en annonçant la composition de son gouvernement. De joggings en rencontres tous azimuts et en déclarations de rupture avec l’ère Chirac, il n’a pas mégoté pour communiquer sur le sujet. Mais l’affichage gouvernemental rappelle étrangement le « Il faut que tout change pour que rien ne change » du comte de Lampedusa dans le Guépard.

Derrière la façade, le parti que le président de la République a modelé à sa main, l’UMP, a choisi une fois encore pour ces élections législatives les pénalités financières (4,3 millions d’euros en 2005) plutôt que la mise en oeuvre de la parité. Alors que le PS et le PCF ont investi respectivement 43,6 % et 46,5 % de candidates, à l’UMP, au premier tour, à peine plus du quart des candidats (26,5 %) sont des candidates. Résultat : seulement douze femmes parmi les députés de droite déjà élus. 12 %, on est bien loin de la parité.

Quant aux candidats que l’on dit « de la diversité », ils sont quasiment absents des tablettes de l’UMP. Lorsque le PCF et les Verts en présentent une cinquantaine, le PS une vingtaine, ils ne seraient, selon le recensement du journal le Monde, qu’« une petite dizaine » dans les rangs du parti du président. Sans surprise donc, aucun ne figure parmi les 109 élus du premier tour. Seul rescapé en lice pour le deuxième tour sous les couleurs de l’UMP : Salem Kacet, un radiologue de Roubaix.

Pour ce qui est de l’âge, le gros contingent des élus de droite du premier tour dessine une quasi-pyramide. Mais qui reposerait sur sa pointe : 4 députés ont moins de 30 ans, 26 moins de 50 ans, et 79 plus de 50 ans dont 12 plus de 65 ans. Normal, répliquera-t-on peut-être, beaucoup sont des députés sortants. Mais pas moins de 87 % des députés de l’UMP se représentaient : 317 sur 364. Au final, leur apport au rajeunissement et au renouvellement de l’Assemblée nationale risque donc de contredire sérieusement toutes les grandes déclarations présidentielles.


de génération en génération

On peut prévoir qu’à l’issue du deuxième tour de l’élection législative, le profil de l’Assemblée nationale s’infléchisse légèrement dans le sens d’un rééquilibrage, d’autant plus qu’arriveraient davantage de députés communistes et socialistes. Mais il apparaît que toutes les distorsions dans la représentation seront aussi marquantes que dans l’Assemblée précédente (1). D’ores et déjà, plus de 90 % des députés élus le 10 juin appartiennent au même pôle de la société. Ceux qui dominent dans la vie économique et intellectuelle s’imposent aussi dans la vie politique et accaparent ainsi le pouvoir. Parfois de génération en génération. Jeudi matin, France Inter proposait un reportage sur l’inscription à l’Assemblée nationale d’un élu du premier tour. Choix de la photographie officielle, découverte de la sacoche du député, visite de l’hémicycle : émotion, parfum de rentrée des classes pour celui qui est présenté comme un petit nouveau. Charles Leclerc de La Verpillière, 53 ans, député UMP de la deuxième circonscription de l’Ain, maître des requêtes au Conseil d’État jusqu’en 1996, conseiller général et, depuis 2004, président du conseil général de l’Ain. Fils de Guy Leclerc de La Verpillière, député de 1967 à 1980 puis sénateur. Descendant de toute une lignée de propriétaires terriens, élus de pères en fils, à quelques brèves interruptions près, depuis 1807.


« Il faut que tout change pour que rien ne change », disait Lampedusa...


(1) La précédente Assemblée nationale était ainsi composée : agriculteurs 2,5 %, artisans, commerçants, chefs d’entreprise 5,6 %, cadres et professions intellectuelles supérieures

78,8 %, professions intermédiaires 7,2 %, employés 5 %, ouvriers 0,9 % (source : Michel Koebel).

Et 12,3 % de femmes.

Jacqueline Sellem

source : http://www.humanite.fr/

par Sidérale publié dans : Désirs d'avenir : Continuons!
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Ose




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  Je n'ai jamais réussi à définir le féminisme. Tout ce que je sais, c'est que les gens me traitent de féministe chaque fois que mon comportement ne permet plus de me confondre avec un paillasson.

            Rebecca West

 


La traversée des apparences