Léon Blum « Pour être socialiste » ; 1919
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Léon Blum « Pour être socialiste » ; 1919

Article paru dans la revue TRIANGUL'ERE, n°1, Editions Christophe Gendron, 1999.
Le débat sur le PACS nous a montré au moins une chose, c'est l'incroyable pauvreté de notre réflexion sur l'amour. Aujourd'hui, nous sommes réduits à débattre pour ou contre le Pacs, pour ou contre l'union libre ou le mariage homosexuel. Mais aussi pour ou contre les P.M.A. (Procréation Médicalement Assistée), l'insémination artificielle ou l'adoption pour les homos. Dans la presse on nous parle du Viagra, du nombre d'orgasmes, de préférence sexuelle, de vie commune, de préservatifs et de pilules. Le monde paraît divisé en hétérosexuels et homosexuels qui aspirent à l'égalité "sexuelle", nous dit-on du côté des gays officialisés. Mais si tout le monde pense que l'amour a un sexe, il n'a, apparemment, plus pour chacun d'entre nous, ni corps, ni âme.
Mais comment parler d'amour à une époque qui a tout vu et tout entendu ? Nous ne disposons dans la langue française que d'un tout petit mot censé exprimer des émotions aussi différentes que l'amour d'une marque de voiture, d'une personne, d'une oeuvre d'art, de nos ancêtres et de nos descendants.
Les grecs disposaient de quatre mots pour parler de cette chose-là, et il n'est pas inutile de se confronter à une langue morte pour parler de la passion, du désir, et de ce qui, dans l'expérience amoureuse, nous fait mourir et renaître. Se détacher du passé et s'ouvrir à l'inconnu... Etre et devenir... Se quitter, espérer et aimer, encore et toujours.
Il y a d'abord le mot philia, généralement traduit par tendresse amoureuse, amitié et qui prendra le sens d'amour reconnu par les autres. Plutarque en fait la caractéristique de l'amour conjugal, car les femmes étaient vouées au tendre sentiment plus qu'à l'Eros, bien que Sappho ait utilisé souvent ce mot avec une connotation érotique quand elle parlait de son "lien d'amour" pour Atthis ou s'adressait à la déesse Aphrodite. La déesse représentera d'ailleurs l'amour conjugal, tandis qu'Eros personnifiera l'amour homosexuel masculin.
Le deuxième mot est bien sûr Eros, l'amour-désir, celui que nous utilisons encore aujourd'hui pour désigner l'amour sous son aspect "purement" charnel. Mais il y avait déjà deux Eros dans l'Antiquité, comme l'a si bien montré Jean-Pierre Vernant dans L'individu, la mort, l'amour. L'Eros primordial de la Théogonie d'Hésiode, le principe cosmique qui "rend manifeste la dualité, la multiplicité incluses dans l'unité". Et l'Eros séducteur, le fils d'Aphrodite qui pousse à unir deux êtres séparés par leur individualité et que leur sexe oppose. Eros est donc une pulsion, une énergie qui différencie en soi-même et qui nous unit à l'autre. Il y aurait beaucoup à dire sur cette importante vision philosophique d'Eros, car l'homosexualité est encore aujourd'hui condamnée sous prétexte qu'elle annule la différence (des sexes, des polarités, etc). Dans le dialogue du Phèdre, de Platon, toute la question est de savoir comment on définit l'amour. Si Eros est uniquement attaché au plaisir des sens, ou s'il recherche la beauté qui est d'essence divine et constitue pour Socrate le véritable amour. "Aimez-vous, et enfantez de beaux discours", dit-il à ses interlocuteurs, car le véritable amour, c'est l'amour de l'âme.
Le troisième mot est mania, folie d'amour, folle passion, délire. C'est un mot qui a la même racine que ménade, et qui désigne la démesure, l'hybris dont on accuse les femmes qui aiment trop et ne maîtrisent pas leurs pulsions. Les Bacchantes, dans Euripide, sont l'archétype même de la mania. Folles possédées par Dyonisos, elles refusent tout lien, et pour cette raison, sont si décriées par l'homme grec apollinien. Le "dérèglement" des sens était loin d'être magnifié. Car si la femme rejette tout lien, comment pourra-t-on la tenir dans les liens du mariage, sous le joug du couple, dans l'univers clos du gynécée ?
On s'aperçoit ainsi que le lien, qui crée l'attachement, ne renvoie pas à la même symbolique que la relation amoureuse, qui suppose la distance et la reconnaissance de l'autre comme sujet. Le lien crée la dépendance, la relation crée la liberté et l'échange.
Le dernier mot, enfin, est agape, l'affection, l'amour divin au sens chrétien. Il est utilisé plus tardivement et donnera agapes, repas fraternels des premiers chrétiens.
On le voit, parler d'amour, c'est à la fois identifier ce qui en soi est touché par l'autre, et définir sa place dans la Cité et le Cosmos. L'amour est l'énergie primordiale comme le disait si bien Dante : "Amour qui meut Phoébus et toutes les étoiles".
Copyright M.J. Bonnet © 2000
À***
Tu es mon amour depuis tant d’années,
Mon vertige devant tant d’attente,
Que rien ne peut vieillir, froidir ;
Même ce qui attendait notre mort,
Ou lentement sut nous combattre,
Même ce qui nous est étranger,
Et mes éclipses et mes retours.
Fermée comme un volet de buis,
Une extrême chance compacte
Est notre chaîne de montagnes,
Notre comprimante splendeur.
Je dis chance, ô ma martelée ;
Chacun de nous peut recevoir
La part de mystère de l’autre
Sans en répandre le secret ;
Et la douleur qui vient d’ailleurs
Trouve enfin sa séparation
Dans la chair de notre unité,
Trouve enfin sa route solaire
Au centre de notre nuée
Quelle déchire et recommence.
Je dis chance comme je le sens.
Tu as élevé le sommet
Que devra franchir
Mon attente
Quand demain disparaîtra.
René Char 1948-1950

« -Dieu seraient-il homme ou femme ? demanda Terre Fortune Monde d’une voix rauque de mioche rebelle.
-Il est masculin, bien sûr, répondit l’adolescente de la ville, de mauvaise grâce.
-Qu’est-ce que tu en sais toi ? Tu sais rien ! Personne ne l’as vu. Moi, il me reste un petit espoir qu’il soit femme…
(…)
-Nous les femmes on est plus douées, je le voient bien chez ma p’tite maman, elle est plus dégourdie que mon papa chéri… Moi je pige plus vite que mes frères…
Et même que mon p’tit papa…
-je ne veux pas te décevoir, mais ça ne veut rien dire. Tout est déjà organisé pour que Dieu continue d’être un homme.
-Et pourquoi ne pas tout désorganiser ? »
Zoé Valdès, Cher premier amour
Il vous naît un poisson qui se met à tourner
Tout de suite au plus noir d’une lampe profonde,
Il vous naît une étoile au-dessus de la tête,
Elle voudrait chanter mais ne peut faire mieux
Que ses sœurs de la nuit les étoiles muettes.
Il vous naît un oiseau dans la force de l’âge,
En plein vol, et cachant votre histoire en son cœur
Puisqu’il n’a que son cri d’oiseau pour la montrer.
Il vole sur les bois, se choisit une branche
Et s’y pose, on dirait qu’elle est comme les autres.
Il vous naît un ami, et voilà qu’il vous cherche
Il ne connaîtra pas votre nom ni vos yeux
Mais il faudra qu’il soit touché comme les autres
Et loge dans son cœur d’étranges battements
Qui lui viennent des jours qu’il n’auras pas vécus.
Pardon pour vous, pardon pour eux, pour le silence
Et les mots inconsidérés,
Pour les phrases venant de lèvres inconnues
Qui vous touchent de loin comme balles perdues,
Et pardon pour les fronts qui semblent oublieux.
Extrait des « amis inconnus ». 1934.
© Jules Supervielle.
Je n'ai jamais réussi à définir le féminisme. Tout ce que je sais, c'est que les gens me traitent de féministe chaque fois que mon comportement ne permet plus de me confondre avec un paillasson.
Rebecca West
La traversée des apparences«[...] nos livres tous les jours nous voient dans notre nudité intérieure.»
Olivier Bruley
La conscience est bien plus que l'écharde, elle est le poignard dans la chair.
E. CIORAN
En cette vie, où je suis mon sommeil,
Je ne suis pas mon sommet,
Qui je suis est qui je m'ignore et vit
A travers cette brume que vraiment je suis,
Toutes les vies que j'ai eues autrefois,
Dans une seule vie.
Je suis mer ; clapotis faible, rugissement vers les hauteurs,
Mais ma couleur provient de mon ciel élevé,
Et je ne me rencontre que lorsque de moi je fuis.
Qui donc guidait mes pas de jeune infant sinon
L'âme véritable qui se trouvait en moi ?
Attachée par les bras du corps,
Elle ne pouvait être plus.
Mais, sans nul doute, un geste, un regard, un oubli
Aussi, aux yeux de qui aurait bien regardé
La Présence Réelle sous le déguisement
De mon âme présente ici sans y prétendre.
Fernando Pessoa, poèmes ésotériques,
Christian Bourgois 1988, p. 39.
Fernando Pessoa dans Poezibao :
Fiche bio-bibliographique, extrait 1, extrait
2,
Traces de passage